mardi 26 juin 2012

Égypte : Mohamed Morsi a-t-il été manipulé ?

L'annonce a fait l'effet d'une bombe.Dans une interview à l'agence de presse iranienne FARS,  le nouveau président égyptien, Mohamed Morsi,a annoncé lundi son souhait de "réviser les accords de Camp David"  garantissant la paix avec Israël depuis 1979, mais aussi de rétablir les liens diplomatiques avec Téhéran, rompus depuis ce même accord. Une annonce qui a plongé dans l'embarras la communauté internationale, elle qui avait félicité le Frère musulman pour sa victoire "historique". "Cette déclaration est surréaliste, compte tenu du faible pouvoir qui est imparti au nouveau président, notamment en politique étrangère", estime Jean-Noël Ferrié (1), directeur de recherche au CNRS.
Autre invraisemblance relevée par le spécialiste de l'Égypte, "une révision de l'accord de paix menacerait l'aide financière américaine apportée à l'armée, ce dont n'a certainement pas besoin l'Égypte aujourd'hui, empêtrée dans une situation économique déplorable". Quelques heures après la publication de la nouvelle, coup de théâtre : la présidence égyptienne dément avoir accordé tout entretien à FARS.  "Tout ce que cette agence a publié est sans fondement", affirme un porte-parole,cité par l'agence officielle MENA. Volte-face embarrassée ou manipulation ?

Fausse voix

Il faut savoir que l'agence semi-officielle iranienne Fars n'en est pas à sa première controverse. Déjà, en juin 2009, c'est elle qui avait publié avant l'heure le score final de Mahmoud Ahmadinejad à la présidentielle controversée, cela alors que les dépouillements n'étaient même pas encore achevés. Consciente de la gêne suscitée par le démenti, mais auréolée de son audience record du jour, Fars contre-attaque en publiant ce qu'elle affirme être l'enregistrement audio de l'entretien.  Si la voix reprend effectivement les propos qui sont prêtés au président égyptien, rien ne prouve en revanche qu'il s'agit bien de Mohamed Morsi. D'autant plus que divers activistes arabes affirment sur Twitter ne pas reconnaître la voix du nouveau chef d'État égyptien.

Peut-on dès lors penser que la République islamique se soit servie du Frère musulman pour briser son isolement international ? Cette version semble contredite par la voix officielle de l'Iran. En effet, l'agence officielle Irna (Iran News Agency) ne va pas tarder elle non plus à reprendre le démenti de la présidence égyptienne. Encore plus surprenant, elle y ajoute même une petite information exclusive selon laquelle la voix contenue dans l'enregistrement n'est effectivement pas celle de Mohamed Morsi.

Désinformation

D'après Radio Free Europe, cet incident est le dernier exemple en date des luttes féroces au sein du pouvoir iranien. Celle-ci fait rage entre Fars, proche des Gardiens de la révolution, l'armée idéologique du régime, et Irna, qui est elle pro-Ahmadinejad. Et la lutte fratricide ne pas s'arrêter là. Fars ne tarde pas à attaquer directement l'agence iranienne d'État en l'accusant d'être "antirévolutionnaire", pour avoir dénoncé l'interview et ses "points-clés et précieux". Soit le même vocable utilisé pour dénoncer les opposants iraniens.
Si l'Iran n'est pas à la manoeuvre, qui aurait intérêt à discréditer Morsi ? D'après notre correspondant au Caire, la tentative de désinformation pourrait être l'oeuvre du camp d'Ahmad Chafiq, le candidat battu à la présidentielle. Surtout que le clan de cet ancien Premier ministre de Hosni Moubarak n'en serait pas à son galop d'essai, lui qui ne cesse de fustiger les propositions du Frère musulman en matière de politique étrangère. Une chose est sûre, l'Iran a accueilli avec joie l'élection d'un islamiste à la tête de l'Égypte, trente-trois ans après la rupture des relations entre les deux pays.

Réveil islamique

Dès l'annonce de la victoire de Mohamed Morsi, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a salué "un pays frère et ami". De son côté, le ministère iranien des Affaires étrangères a évoqué une "vision splendide de la démocratie, marquant la phase finale du réveil islamique". Cette expression a été employée pour la première fois en février 2011, par le Guide suprême iranien, pour saluer la révolution de Tahrir. L'ayatollah Khamenei s'est en revanche toujours refusé à parler de Printemps arabe, préférant dresser un parallèle avec la révolution iranienne de 1979.
La chute de Hosni Moubarak semblait dès lors marquer l'avènement d'une nouvelle ère entre les deux pays. Ainsi, en février 2011, l'Égypte a pour la première fois autorisé deux navires de guerre iraniens à traverser le canal de Suez. Un an plus tard, de nouveaux bâtiments iraniens sont entrés en Méditerranée, provoquant l'inquiétude d'Israël et des États-Unis. Or, depuis, toutes les tentatives iraniennes de normalisation avec Le Caire se sont soldées par un échec. "Il existe entre les deux régimes des différentes de fond", note Mohammad-Reza Djalili (2), professeur émérite à l'Institut de hautes études internationales et du développement,"L'Iran est gouverné par un clergé chiite depuis la révolution de 1979", note le spécialiste. "De leur côté, les Frères musulmans sunnites forment un parti politique, qui n'avait jamais dirigé le pays. S'ils ne tiennent pas leur promesses, ils perdront le pouvoir lors des prochaines élections."

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Par Armin Arefi
    (1) Jean-Noël Ferrié, directeur de recherche au CNRS, auteur de L'Égypte, entre démocratie et islamisme (Éditions Autrement).

    (2) Mohammad-Reza Djalili, auteur avec Thierry Kellner de Histoire de l'Iran contemporain (Editions La Découverte).

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