L’absence d’Émiriens frappe d’emblée tout promeneur dans les rues
d’Abu Dhabi. Trottoirs vides, luxueuses demeures barricadées ou encore
monuments flambant neufs délaissés, seuls les 4 x 4 et autres bolides de
luxe arpentant à toute vitesse les larges artères de la ville
témoignent d’une présence arabe dans le pays. Pendant que l’émir et ses
concitoyens, qui ne composent que 15 % de la population, se terrent dans
leurs palais, le pays voit fourmiller, en même temps que poussent ses
gratte-ciel, d’innombrables petites mains étrangères.
De nuit comme de jour, des travailleurs à la peau foncée, sous leur
casque et leur keffieh, pullulent au rez-de-chaussée des chantiers,
hôtels, cafés et magasins de la capitale. Soit tout le travail que ne
daignent pas exercer les riches Émiriens. Du Bangladesh, du Pakistan,
d’Inde ou du Sri Lanka, ils ont investi le golfe Persique où ils
espèrent trouver l’eldorado. "Vous savez, le Bangladesh est surpeuplé
[150 millions d’habitants, NDLR], ce qui éloigne toute possibilité de
trouver un bon emploi", explique Rajib, un serveur officiant dans l’un
des plus luxueux hôtels du centre d’Abu Dhabi.
Arrivé dans la capitale émirienne il y a moins d’un an, le jeune homme
de 21 ans s’avoue aujourd’hui satisfait. Avec 200 euros de salaire
mensuel, il gagne assez pour faire vivre sa famille restée au pays. "Ce
travail est bien sûr sous-payé, mais cela reste bien plus que tout ce
que je pouvais espérer gagner au Bangladesh", confie-t-il. Peu importe
si les conditions de travail frisent l’indécence.
"Nous pouvons travailler de 9 heures à 22 heures par jour", explique
Zaman, un collègue qui semble ne pas avoir atteint ses 18 ans.
L’adolescent n’en perd pas son large sourire. "On obtient des extras de
salaire à partir de 250 heures de travail par mois", indique-t-il,
déterminé à dépasser cette barre. Rajib, Zaman et leurs compatriotes
communiquent entre eux en bengali, leur langue nationale d’origine
indo-européenne.
En revanche, ils ne parlent pas l’arabe et baragouinent quelques mots
d’anglais avec les clients fortunés de l’établissement, sous l’oeil
menaçant de leur responsable. Assez pour que l’on comprenne que la
société qui les emploie, et dont le palace a sollicité les services,
touche avec eux le jackpot : ils gagnent près de trois euros l’heure,
quatre fois plus que ce à quoi ils peuvent prétendre à la fin du mois au
Bangladesh. Ils se tuent à la tâche, mais aucun d’entre eux ne paraît
prêt à vouloir regagner Dacca.
Pourtant, contrairement aux gens qu’ils servent à longueur de journée,
ces petites mains ne vivent pas comme des princes. Elles affirment
habiter une chambre pour quatre d’un immeuble, entièrement prise en
charge par leur compagnie. "Électricité, gaz, tout est gratuit", sourit
Zaman. Toutefois, d’après un militaire français présent depuis plusieurs
années sur la base d’Abu Dhabi, les travailleurs originaires du
sous-continent indien ne vivraient pas au centre-ville, près des grands
palaces où ils officient, mais dans des camps de travail où sont
rassemblés des mobil-homes.
"Ces travailleurs n’ont pas vocation à rester aux Émirats", confie le
soldat. "Lorsqu’ils rentrent chez eux, ils sont considérés comme de
véritables nababs. En attendant, alors que les Émiriens ont gagné au
loto avec l’argent du pétrole, ils ne sont rien sans cette main-d’oeuvre
étrangère." Une autre expatriée française explique que si leurs
conditions de vie restent tolérables durant le court hiver émirien,
elles deviennent insupportables en été, lorsque les températures
dépassent les cinquante degrés, dans des chambres surpeuplées dépourvues
de toute climatisation.
Une réalité qui a amené l’ONG Human Rights Watch à monter au créneau, en
marge de la visite sur place de François Hollande, qui s’est rendu
mardi matin sur le chantier du Louvre d’Abu Dhabi. Ce vaste projet,
destiné à accueillir une antenne du prestigieux musée parisien d’ici à
2015, aura sa première pierre posée au cours du mois de janvier. Or,
d’après Human Rights Watch, les travailleurs migrants censés travailler
sur le futur Louvre d’Abu Dhabi ont été exploités et privés de leurs
droits fondamentaux.
Une situation "honteuse", selon l’ONG, d’autant plus que, contrairement à
la future New York University ou au musée Guggenheim qui doivent voir
le jour sur la même île que le Louvre (Saadiyat), le musée parisien n’a
pris aucun engagement public sur les droits des travailleurs. Des
petites mains "extrêmement vulnérables à de graves abus" de la part de
leurs employeurs privés, juge l’organisation de défense des droits de
l’homme.
(16 janvier 2013 - Armin Arefi)
Lancé le 19 décembre 2011, "Si Proche Orient" est un blog d'information internationale. Sa mission est de couvrir l’actualité du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord avec un certain regard et de véhiculer partout dans le monde un point de vue pouvant amener au débat. "Si Proche Orient" porte sur l’actualité internationale de cette région un regard fait de diversité des opinions, de débats contradictoires et de confrontation des points de vue.Il propose un décryptage approfondi de l’actualité .
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