Dans la soirée de mercredi, le Premier ministre tunisien et membre du
mouvement Ennahda, Hamadi Jebali, a annoncé la dissolution du
gouvernement actuel et la formation d’un "gouvernement de compétences
nationales sans appartenance politique", soit un gouvernement de
technocrates. Quelques heures plus tôt, Chokri Belaïd, farouche opposant
au gouvernement actuel qui écumait les plateaux de télévision pour
dénoncer la violence politique, avait été assassiné alors qu’il sortait
de son domicile. Rapidement, des Tunisiens ont envahi les rues pour
exprimer leur colère envers Ennahda, qu’ils estiment responsable de cet
assassinat. Des heurts éclatent à Sidi-Bouzid, la ville d’où était
partie la révolution de Jasmin il y a deux ans. À Tunis, sur l’avenue
Bourguiba et aux alentours, la manifestation dégénère. Un policier meurt
sous les jets de pierres des manifestants.
Depuis juillet, alors que le pays s’enlise dans un marasme économique,
un remaniement ministériel était annoncé. Mais la troïka, composée de
deux partis laïques de gauche et d’Ennahda, ne parvenait pas un accord.
"La mise en place de cette troïka a été une erreur historique", fustige
la députée Karima Souid. Élue Ettakatol, un des partis de cette
coalition au pouvoir, elle a démissionné le 5 février. "Il y a beaucoup
de points de désaccord, cette coalition est totalement déséquilibrée. Ce
remaniement est un bon signe. On attend de voir, mais on va peut-être
sortir de la confusion parti-État et pouvoir se concentrer sur
l’écriture de la Constitution, la gestion des affaires courantes
jusqu’aux prochaines élections."
De son côté, Hamma Hammami, le chef du Parti des travailleurs, ex-PCOT,
et leader de la coalition de partis à tendance gauche, le Front
populaire, a rejeté cette dissolution à l’issue d’une réunion tenue
mercredi soir par de nombreux partis de l’opposition et des membres de
la société civile, appelant à la démission du Premier ministre. "Cette
option de gouvernement composé de technocrates aurait pu avoir un sens
avant ou même après les élections, mais les forces déterminantes ne
l’ont pas envisagée à l’époque. Maintenant, les citoyens tunisiens ont
besoin d’être rassurés avec un gouvernement consensuel et politique. Ce
qui est demandé aujourd’hui est un gouvernement d’union nationale",
estime Omeyya Seddik, politologue et président de l’association
Al-Muqaddima, qui dénonce une "tentative de coup d’État de velours".
"Normalement, pour nommer un nouveau gouvernement, le Premier ministre
aurait dû remettre sa démission. Et c’est au président de la République
et au parti majoritaire, soit Ennahda, de nommer un nouveau Premier
ministre", ajoute Amira Yahyaoui, présidente de l’association
Al-Bawsala. Le Premier ministre "a voulu profiter de la crise actuelle
et imposer une formule politique sans aucun débat, et sans concertation
avec aucun parti, ni la société civile, surenchérit Omeyya Seddik. C’est
une tentative qui est vouée à l’échec, une grande partie de
l’opposition est contre, tout comme Ennahda. Hamadi Jebali ne représente
plus que lui-même."
Car ce jeudi matin, le mouvement islamique a aussi dénoncé une décision
"unilatérale" et a exprimé son refus de la dissolution du gouvernement,
mettant en exergue les tensions persistantes au sein du mouvement
islamique. "Le Premier ministre n’a pas sollicité l’opinion de son
parti", a déclaré le vice-président d’Ennahda, Abdelhamid Jelassi. "Nous
croyons, nous à Ennahda, que la Tunisie a besoin aujourd’hui d’un
gouvernement politique. (...) Nous allons poursuivre les discussions
avec les autres partis sur la formation d’un gouvernement de coalition",
a-t-il ajouté.
Le discours du Premier ministre ne précise pas la date de ce
remaniement, et ne fait pas non plus référence à l’Assemblée nationale
constituante, seule à même de pouvoir approuver ce nouveau gouvernement.
Une séance plénière est prévue ce jeudi à 15 heures.
L’Assemblée reste "la grande question", pour Amira Yahyaoui, présidente
du mouvement Al-Bawsala. Le mouvement Ennahda possède 88 sièges (une
élue a récemment démissionné) sur les 217. Pour qu’un nouveau
gouvernement soit nommé, il doit obtenir 109 voix. "Avec le fort taux
d’absentéisme qu’il y a eu au sein de l’Assemblée et le fait qu’une
quinzaine d’élus votent comme Ennahda, qui est contre ce remaniement, il
semble difficile que le nouveau gouvernement passe. On risque d’aller
vers une situation de blocage." En début d’après-midi, l’UGTT,
principale centrale syndicale, a annoncé une grève générale pour
vendredi. Cela n’avait pas été le cas depuis 1978.
(07-02-2013 - Julie Schneider
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