Assassiné par balles mercredi matin, Chokri Belaïd, figure de proue
de la gauche radicale tunisienne, a eu droit à des funérailles
grandioses, émouvantes et extrêmement politiques. Pour une très rare
fois, et à la demande expresse de la veuve du leader, les Tunisiennes
ont pu se rendre au cimetière.
Des dizaines de milliers de Tunisiens (entre 40.000 et 100.000 selon les
sources) ont accompagné ce chef charismatique à son dernier repos hier
après-midi au cimetière du Jellaz, à Tunis.
Un peu partout au pays, des funérailles symboliques, parfois
accompagnées de violences contre le siège du parti islamiste Ennahdha,
ont été organisées par une population abasourdie.
Le meurtre politique retentissant d’un orateur hors pair (même ses
adversaires politiques lui reconnaissaient ce talent) a choqué la
population. Cette dernière avait appris à connaître Chokri Belaïd, 48
ans, par l’intermédiaire des plateaux télévisés depuis la révolution de
2010-2011.
« Plusieurs de ceux qui sont venus au cimetière sont des gens qui
n’auraient jamais voté pour Chokri avant le 23 octobre 2011 (date des
dernières élections, NDLR), s’est félicitée l’artiste engagée Amel
Hamrouni. Et c’est ça l’espoir. »
L’autre motif de satisfaction pour Mme Hamrouni a trait au fait que les
femmes ont imposé leur présence au cimetière, chose extrêmement rare,
voire unique en terre d’Islam. « Ces vieilles coutumes m’ont empêché
d’enterrer moi-même un bébé mort prématurément. Casser cette
interdiction a plusieurs significations » , a-t-elle lâché, fort émue.
Basma Khalfaoui, veuve de Chokri Belaïd et militante féministe acharnée,
a appelé ses concitoyennes à braver cet interdit culturo-religieux et à
venir massivement pour honorer la mémoire de l’homme politique.
Digne dans la douleur, Basma Khalfaoui a suscité l’admiration de tout un
peuple en prononçant des paroles qui resteront gravées dans la mémoire
collective. « Pleurer, j’aurai le temps. Ce n’est pas grave. Maintenant,
il faut lutter » , a-t-elle asséné, quelques heures après l’assassinat
du père de ses deux fillettes.
Sous un ciel pluvieux, l’enterrement monstre de vendredi a souvent pris
des allures de meeting politique avec pour cible principale les
islamistes au pouvoir. « (Rached) Ghannouchi (chef d’Ennahdha), le rat.
Tu finiras comme Ben Ali ! » , « Le peuple veut faire tomber le régime »
, pouvait-on entendre sur les trois kilomètres du parcours.
Le parti Ennahdha a beau avoir rapidement condamné l’assassinat, rien ne
pouvait y faire. Les islamistes, au pouvoir depuis 15 mois, étaient
montrés du doigt par la plupart des marcheurs. « Je suis convaincu que
ça vient d’eux. De toute façon, ils ont créé l’ambiance qui a abouti à
l’assassinat. Maintenant, il faut s’attendre à une guerre civile et à
d’autres assassinats politiques » , anticipe l’intellectuel Sadok Ben
Mhenni.
Moins alarmiste, l’avocat Anouar Kousri dit ne pas croire à un scénario à
l’algérienne. « Il y a de petits risques, mais la société civile
tunisienne n’acceptera pas ça » , assure-t-il.
Même si l’enquête sur l’assassinat « progresse bien » , le ministère de
l’Intérieur a prudemment évité de dire s’il privilégiait une piste
quelconque.
En marge de l’enterrement, des pilleurs ont saccagé de nombreuses
voitures stationnées aux alentours. Des vols à la sauvette de téléphones
portables ont également été rapportés. La police a usé de bombes
lacrymogènes, y compris en plein cimetière.
En début de soirée, des braquages à l’arme blanche étaient signalés au
centre-ville. Une atmosphère lourde régnait à Tunis en cette journée de
grève générale, fort suivie, décrétée par le principal syndicat du pays.
Politiquement, la crise perdurait. Ennahdha envoyait des signaux
contradictoires à la suite de l’intention affichée du Premier ministre
Hamadi Jebali (islamiste) de former un gouvernement de technocrates au
lieu de son équipe actuelle. Après avoir affirmé que cette démarche
était illégale, des pontes du parti islamiste laissent désormais
entendre que l’alternative de gouvernement non partisan (réclamée au
demeurant par la quasi-totalité de l’opposition) pouvait être envisagée.
(Taïeb Moalla, Le Soir (Belgique), samedi 9 février 2013)
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