Au parti islamiste Ennahda, on est bien loin de l’ambiance triomphale
des élections de 2011. Le désamour grandissant entre les Tunisiens et
le parti au pouvoir est devenu bien visible, particulièrement depuis que
la rue l’accuse d’être responsable du meurtre de l’opposant de gauche
Chokri Belaïd. Un appel à la grève générale a été lancé pour vendredi,
une première dans le pays depuis 1978.
"La cote de popularité d’Ennahda a chuté depuis plusieurs mois, et le
parti a beaucoup perdu en crédibilité", décrypte Mansouria Mokheifi,
chercheur à l’Institut français des relations internationales et
spécialiste du Maghreb. "Le gouvernement - constitué d’une troïka
réunissant Ennahda et des partis de gauche et laïques - a eu une
politique désastreuse, le chômage est structurel. Mais il y a aussi une
grande déception qui concerne l’immobilisme au sujet du processus
démocratique : la nouvelle Constitution n’a toujours pas vu le jour.
Enfin, beaucoup ne sont pas d’accord avec la bienveillance d’Ennahda
envers les salafistes, qui tentent d’imposer la charia et leur modèle de
société par la violence." Décrits par beaucoup d’observateurs comme le
bras armé du parti, les salafistes bénéficient d’une grande liberté
d’action dans le pays. Ils sont aussi mis en cause dans l’assassinat de
Chokri Belaïd, assassiné devant chez lui.
Mais ce ne sont pas les seuls éléments qui divisent la Tunisie. Dans son
ensemble, elle fait de moins en moins confiance au parti Ennahda pour
résoudre des problèmes comme la pauvreté, endémique dans certaines
régions à l’intérieur des terres. "La politique sociale d’Ennahda ne
suffit plus : les gens veulent du travail et non pas survivre avec des
prébendes, explique Samya El Mechat, professeur d’histoire à
l’université de Nice et spécialiste de la Tunisie. Beaucoup ne sont pas
non plus d’accord avec le modèle de société que ce parti propose, avec
la vision de la femme qu’il essaye de diffuser."
La place des femmes, la place de la religion et la liberté
d’expression : ce sont les thèmes de prédilection des manifestants de
l’avenue Bourguiba, en plein Tunis. Parmi eux, on trouve Wassim
Ghozlani, photographe indépendant, participant actif à la révolution de
2009. Selon lui, "on n’a pas pu faire tout ça pour ça, pour qu’un homme
soit assassiné parce qu’il a dit ce qu’il pensait. Nous avons laissé sa
chance à Ennahda, mais personne ne pouvait savoir qu’on en arriverait
là." D’un ton déterminé, il estime que "le seuil de tolérance a été
franchi avec l’assassinat de Chokri Belaïd. Il est de notre devoir de
manifester."
En face, le parti lui-même est traversé par les dissensions : alors que
le Premier ministre Hamadi Jebali a annoncé mercredi soir la dissolution
du gouvernement, les dirigeants d’Ennahda ont exprimé leur
désapprobation. Le parti islamiste joue désormais sa survie.
(06-02-2013 - Julien Sartre)
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