vendredi 8 février 2013

Tunisie : comment Ennahda en est arrivé là (Julien Sartre)

Au parti islamiste Ennahda, on est bien loin de l’ambiance triomphale des élections de 2011. Le désamour grandissant entre les Tunisiens et le parti au pouvoir est devenu bien visible, particulièrement depuis que la rue l’accuse d’être responsable du meurtre de l’opposant de gauche Chokri Belaïd. Un appel à la grève générale a été lancé pour vendredi, une première dans le pays depuis 1978.
"La cote de popularité d’Ennahda a chuté depuis plusieurs mois, et le parti a beaucoup perdu en crédibilité", décrypte Mansouria Mokheifi, chercheur à l’Institut français des relations internationales et spécialiste du Maghreb. "Le gouvernement - constitué d’une troïka réunissant Ennahda et des partis de gauche et laïques - a eu une politique désastreuse, le chômage est structurel. Mais il y a aussi une grande déception qui concerne l’immobilisme au sujet du processus démocratique : la nouvelle Constitution n’a toujours pas vu le jour. Enfin, beaucoup ne sont pas d’accord avec la bienveillance d’Ennahda envers les salafistes, qui tentent d’imposer la charia et leur modèle de société par la violence." Décrits par beaucoup d’observateurs comme le bras armé du parti, les salafistes bénéficient d’une grande liberté d’action dans le pays. Ils sont aussi mis en cause dans l’assassinat de Chokri Belaïd, assassiné devant chez lui.
Mais ce ne sont pas les seuls éléments qui divisent la Tunisie. Dans son ensemble, elle fait de moins en moins confiance au parti Ennahda pour résoudre des problèmes comme la pauvreté, endémique dans certaines régions à l’intérieur des terres. "La politique sociale d’Ennahda ne suffit plus : les gens veulent du travail et non pas survivre avec des prébendes, explique Samya El Mechat, professeur d’histoire à l’université de Nice et spécialiste de la Tunisie. Beaucoup ne sont pas non plus d’accord avec le modèle de société que ce parti propose, avec la vision de la femme qu’il essaye de diffuser."
La place des femmes, la place de la religion et la liberté d’expression : ce sont les thèmes de prédilection des manifestants de l’avenue Bourguiba, en plein Tunis. Parmi eux, on trouve Wassim Ghozlani, photographe indépendant, participant actif à la révolution de 2009. Selon lui, "on n’a pas pu faire tout ça pour ça, pour qu’un homme soit assassiné parce qu’il a dit ce qu’il pensait. Nous avons laissé sa chance à Ennahda, mais personne ne pouvait savoir qu’on en arriverait là." D’un ton déterminé, il estime que "le seuil de tolérance a été franchi avec l’assassinat de Chokri Belaïd. Il est de notre devoir de manifester."
En face, le parti lui-même est traversé par les dissensions : alors que le Premier ministre Hamadi Jebali a annoncé mercredi soir la dissolution du gouvernement, les dirigeants d’Ennahda ont exprimé leur désapprobation. Le parti islamiste joue désormais sa survie.

(06-02-2013 - Julien Sartre)

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