C'est une défaite symbole de l'agonie de la rébellion syrienne modérée.
Les deux principales composantes de l'opposition démocratique à Bachar
el-Assad - le Front révolutionnaire syrien (FRS) et le mouvement Hazem -
ont été expulsées de leur fief de la province d'Idleb (nord-ouest de la
Syrie). Seuls combattants à être officiellement armés par les pays
arabes et les États-Unis, ils ont été respectivement délogés de la
région de Jabal Jawya et de la localité de Khan al-Sobol. Leur tombeur
n'est autre que le Front Al-Nosra, branche officielle d'al-Qaida en
Syrie, et pourtant groupe le plus en vue de l'opposition syrienne.
Alliés des rebelles modérés depuis 2011, les djihadistes d'Al-Nosra,
experts en guérilla et lourdement armés, leur ont longtemps fourni une
aide indispensable, tant contre les forces de Bachar el-Assad que face
aux djihadistes de l'État islamique (EI) depuis janvier 2014. Mais la
donne a changé fin septembre, lorsqu'ils se sont retrouvés visés par les
bombardements américains contre l'EI en Syrie. Une "trahison", pour
Al-Nosra, d'autant que les États-Unis se sont bien gardés d'attaquer
l'armée de Bachar el-Assad, obtenant même son aval pour mener leur
opération.
"Depuis le début de l'intervention américaine en Syrie contre l'EI, être
politiquement associés aux États-Unis est devenu un handicap majeur
pour les groupes rebelles syriens", affirme Thomas Pierret, maître de
conférences en islam contemporain à l'université d'Édimbourg. "Pourquoi
en effet des combattants se sacrifieraient-ils pour des factions
soutenues par une grande puissance dont il est évident qu'elle ne
souhaite pas la défaite de Bachar el-Assad ?"
Créé fin 2013 pour faire contrepoids à la formation du Front islamique
syrien (rébellion salafiste et islamiste beaucoup plus performante), le
Front révolutionnaire syrien regroupe une quinzaine de brigades rebelles
modérées, reliquats de l'Armée syrienne libre (armée de l'opposition,
créée en 2011, qui a éclaté à la suite du refus de Barack Obama de
frapper le régime syrien après l'attaque chimique d'août 2013). Avec le
mouvement Hazem, une formation laïque fondée en 2014, ils ont été
désignés par l'administration Obama pour bénéficier d'un plan de 500
millions de dollars visant à entraîner, à armer et à financer la
rébellion syrienne modérée afin qu'elle puisse à terme reconquérir les
régions aux mains de l'EI.
Dès lors, les deux groupes ont été considérés par Al-Nosra comme des
"agents de l'Occident". Sous le feu de l'offensive djihadiste dans la
province d'Idleb, les rebelles ont préféré se retirer de leur fief,
abandonnant par là même de l'armement de pointe, en grande quantité,
fourni par les monarchies du Golfe et l'Occident. D'après l'Observatoire
syrien des droits de l'homme (OSDH), ONG la mieux informée sur le
terrain syrien, une partie des rebelles aurait même prêté allégeance aux
djihadistes du Front al-Nosra.
"Le Front révolutionnaire syrien était un groupe puissant sur le papier
du fait de ses soutiens extérieurs, mais intrinsèquement fragile parce
que sa cohésion ne reposait pas sur grand-chose d'autre", analyse Thomas
Pierret. Favori du Golfe et de l'Occident, le commandant Jamal Maarouf,
ancien ouvrier du bâtiment devenu chef rebelle, avait pour mission de
constituer une armée nationale opposée à Bachar el-Assad comme aux
djihadistes. "Sa réputation et celle du FRS étaient plutôt mauvaises en
raison du comportement mafieux de certaines factions du Front", poursuit
Thomas Pierret. Dans une vidéo citée par Reuters, le chef du FRS
justifie sa fuite de la région de Jabal Jawya par la nécessité de
"préserver le sang des civils".
Reste qu'après cette déroute à Idleb, le Front révolutionnaire syrien et
le mouvement Hazem voient se réduire comme peau de chagrin leur force
de frappe, qui ne se limite plus qu'au sud de la Syrie. Pris à leur
propre piège, les États-Unis se retrouvent sans partenaire fiable au
sein de la rébellion syrienne. Et voient s'envoler leurs dernières
illusions de se débarrasser de Bachar el-Assad. En effet, pendant que
les frappes américaines se poursuivent contre les djihadistes, le
président syrien a toute liberté pour achever ses derniers opposants.
(03-11-2014 - Armin Arefi)
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