mardi 18 février 2014

Israël/Palestine : En Israël, l’autre Watergate (Armin Arefi)

Il est des imprudences à ne commettre sous aucun prétexte en Israël. Critiquer l’État hébreu au coeur de la Knesset en fait partie. Martin Schulz l’a appris à ses dépens. Invité par le Parlement israélien à l’occasion d’une visite de cinq jours au Proche-Orient, le président du Parlement européen s’est attiré les foudres de députés après les avoir questionnés sur l’inégalité de l’accès à l’eau entre Israéliens et Palestiniens. Pis, certains élus sont même allés jusqu’à quitter l’enceinte. Rien ne laissait pourtant présager d’une telle issue.
Dans son discours prononcé mercredi dernier devant la Knesset, Martin Schulz se livre tout d’abord à une apologie passionnée de l’État hébreu. Le président du Parlement européen loue les vertus de la "robuste démocratie israélienne", une "société vibrante et ouverte avec tous les débats que cela implique, ainsi qu’une économie moderne". Un pays qui "incarne l’espoir chéri par tout un peuple de pouvoir vivre en liberté dans sa propre patrie".

Dérapage
C’est donc tout naturellement que Martin Schulz a souligné le droit d’Israël à l’autodéfense face aux "attaques terroristes (...) contre des personnes innocentes", autrement dit les roquettes tirées sur Israël en provenance de Gaza. De la même façon, l’Allemand a justifié les inquiétudes de l’État hébreu face au programme nucléaire iranien, "une menace non seulement pour Israël, mais aussi pour la paix du monde en général". Mais ce plaidoyer va être quelque peu "terni" par quelques remarques sur l’alarmante situation dans les territoires palestiniens. Un dérapage, vont même estimer plusieurs députés du parti nationaliste religieux Foyer juif.
Martin Schulz fait part de sa rencontre, deux jours plus tôt, avec de jeunes Palestiniens de Ramallah, en Cisjordanie. "La question que ces gens m’ont posée et que j’ai trouvée le plus émouvante - même si je ne pouvais pas vérifier les chiffres exacts - fut la suivante : comment se fait-il qu’un Israélien est autorisé à utiliser 70 litres d’eau par jour et un Palestinien seulement 17 ?" L’embarras est palpable dans l’arène. Des voix s’élèvent même du côté du Foyer juif. Le président du Parlement européen poursuit malgré tout.

Excuses exigées
"Le blocus de la bande de Gaza est votre réponse aux attaques sur les civils israéliens et je peux le comprendre. Mais il étouffe tout développement économique et conduit les peuples au désespoir - un désespoir qui à son tour est exploité par les extrémistes. En réalité, le blocus mine, plus qu’il ne renforce, la sécurité d’Israël." Cette fois, c’en est trop. Les députés du parti pro-colons, dont son charismatique leader, le ministre de l’Économie Naftali Bennett, se lèvent et claquent la porte de la Knesset.
Le ministre exige alors des "excuses du président du Parlement européen, qui a répété deux mensonges que lui ont fait gober les Palestiniens". "Je n’accepterai pas de faux discours moralisateur contre Israël dans notre Parlement. Certainement pas en allemand", s’emporte-t-il sur sa page Facebook. Si le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou se garde bien, quant à lui, de fustiger l’attitude de Martin Schulz, il lui reproche tout de même d’avoir cité de mauvais chiffres sans les avoir vérifiés au préalable. "Peut-être la réaction de certains députés a-t-elle été exagérée", admet aujourd’hui Yaron Gamburg, porte-parole de l’ambassade d’Israël en France. "Mais il est malheureux qu’en ne vérifiant pas ses chiffres, Martin Schulz soit ainsi tombé dans le piège de la propagande palestinienne, ce qui est très grave."

"Discrimination indéniable" (ONG)
"Les propos de Martin Schulz ont été rapportés comme une accusation grave, alors qu’il a simplement posé une question qui rapportait une situation problématique évoquée à plusieurs reprises lors de sa visite en Palestine", souligne son entourage. "Quant aux chiffres prononcés, si ceux-ci ne sont peut-être pas tout à fait exacts, ils restent dans le même ordre de grandeur que ceux admis par l’ONU et les ONG indépendantes."
L’ONG israélienne des droits de l’homme B’Tselem estime qu’une "discrimination indéniable" est en effet pratiquée par le gouvernement israélien dans le volume d’eau alloué aux Palestiniens. Selon la compagnie nationale israélienne de l’eau, Mekorot, la consommation moyenne en eau des 8 millions d’Israéliens oscille entre 100 et 230 litres par personne et par jour. Côté palestinien, la consommation moyenne quotidienne en Cisjordanie pour les foyers reliés au réseau d’eau s’élève à 73 litres, alors que l’Organisation mondiale de la santé recommande un minimum de 100 litres. À Gaza enfin, la consommation moyenne est comprise entre 70 et 90 litres par personne et par jour, mais pour une qualité d’eau "extrêmement pauvre".

Quatre fois plus d’eau qu’un Palestinien
Pour sa part, l’Autorité palestinienne de l’eau évalue la consommation moyenne des 4,3 millions de Palestiniens (2,7 en Cisjordanie, 1,6 à Gaza) à 73 litres d’eau par jour, contre plus de 242 pour les Israéliens. Ce rapport (3,3) est légèrement plus important pour la Banque mondiale qui, en 2009, estimait qu’un Israélien disposait en moyenne de quatre fois plus d’eau qu’un Palestinien.
Le partage de l’eau entre Israéliens et Palestiniens en Cisjordanie a été déterminé par les accords d’Oslo II signés en 1995. En vertu du texte, les Palestiniens se voient allouer 118 millions de mètres cubes par année, alors qu’Israël se réserve 483 millions de mètres cubes, toute quantité supplémentaire étant vendue à prix coûtant par l’État hébreu. Problème, ces accords intérimaires étaient censés durer cinq ans, avant la création du futur État palestinien qui devait aboutir à une renégociation complète. Or, près de vingt ans plus tard, Oslo II tient toujours, bien que la population palestinienne - et donc ses besoins - ait doublé.

"Technologie avancée"
"Nous avons augmenté la quantité d’eau en conséquence", assure Yaron Gamburg, qui invite à ne pas "jouer avec les chiffres entre Israéliens et Palestiniens". "L’économie israélienne étant plus avancée que l’économie palestinienne, les besoins sont différents", souligne le porte-parole de l’ambassade d’Israël en France, qui revendique pour sa part un rapport de 2. Le diplomate ajoute que la quasi-totalité des Palestiniens de Cisjordanie (près de 95 %, NDLR) demeurent aujourd’hui connectés au réseau d’eau produit par Israël, bénéficiant ainsi de sa "technologie avancée". Là-dessus, le rapport de la Banque mondiale pointe le grand déséquilibre en faveur d’Israël dans les techniques de puisage d’eau en territoire palestinien.
D’après le quotidien israélien Haaretz, "seules 20 % des ressources en eau en Cisjordanie vont aux Palestiniens, contre 80 % aux Israéliens". Un constat renforcé par l’impossibilité pour l’Autorité palestinienne d’accéder aux eaux du Jourdain. Plus grands bénéficiaires de cette manne, les colons israéliens, dont la présence en territoire palestinien est pourtant illégale au regard du droit international. La question hautement stratégique du partage de l’eau au Proche-Orient a été au centre d’un rapport d’information pour la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale.

L’"inquiétude" de Martin Schulz
Remis en décembre 2012 par le député socialiste et ancien ministre de l’Agriculture Jean Glavany, le document décrit la question de l’eau comme "révélatrice d’un nouvel apartheid au Moyen-Orient". "Il faut savoir, par exemple, que les 450 000 colons israéliens en Cisjordanie utilisent plus d’eau que 2,3 millions de Palestiniens", souligne notamment le rapport français, qui a été conspué en Israël.
Car pour Yaron Gamburg, le travail de Jean Glavany s’inscrit dans la même logique que les déclarations de Martin Schulz. "Il existe de plus en plus, en Europe, une écoute sélective des Palestiniens, qui accusent Israël de tous les maux sans vérifier les chiffres exacts", affirme le porte-parole israélien. Or, à en croire le diplomate, "ce genre de tentative crée des obstacles pour empêcher le dialogue entre Israéliens et Palestiniens".
Au contraire, Martin Schulz a fait part jeudi, dans les colonnes du quotidien allemand Die Welt, de "sa surprise" et de "son inquiétude" après l’incident survenu à la Knesset, non sans rappeler qu’il avait prononcé "un discours pro-Israël". Mais son entourage de souligner toutefois que "ce ne sont pas tous les députés qui ont quitté l’enceinte, mais une poignée d’élus d’extrême droite".

(18-02-2014 - Armin Arefi)

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