dimanche 16 février 2014

Algérie : la guerre des clans qui mine le pays (Quentin Raverdy)

(Saïd Bouteflika, frère et conseiller très contesté du président, l’un des principaux acteurs de la guerre des clans qui fait rage en Algérie. © FAROUK BATICHE / AFP PHOTO) 

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Même à l’heure du recueillement, la guerre des clans en Algérie ne fait pas de trêve. Alors que le pays pleure les 103 personnes tuées lors du crash d’un avion mardi dans l’est du pays, la classe politique, elle, continue de s’écharper, avec en toile de fond la présidentielle du 17 avril 2014. Tous ont encore en tête la sortie, en début de semaine, d’Amar Saïdani, patron du Front de libération nationale (le FLN, au pouvoir), contre le sacro-saint Département du renseignement et de la sécurité (DRS) algérien et son tenace directeur, le général Mohamed "Toufik" Mediène, 74 ans, en poste depuis 1990.
Le secrétaire général du FLN cite ainsi, pêle-mêle, les multiples "échecs" sécuritaires du DRS durant les trois dernières décennies : l’assassinat du président Boudiaf en 1992, la mort des moines de Tibhirine en 1996 ou plus récemment la prise d’otages sur le site pétrolier d’In Amenas en 2013. L’homme va jusqu’à dénoncer "la présence" du département "dans toutes les institutions", mettant en péril l’aspect "civil" du pouvoir algérien.

"Il a des yeux et des oreilles partout"
L’attaque d’Amar Saïdani, contestée au sein même du FLN, aura eu le mérite de faire réagir le président Bouteflika, muet médiatiquement depuis mai 2012 et gravement affaibli par un AVC survenu en avril 2013. Entre l’annonce de trois jours de deuil national après la catastrophe aérienne et l’éloge fait aux "martyrs du devoir", le vieux leader (en poste depuis 1999) a dénoncé "les excès" de certains "à l’approche de chaque échéance [électorale, NDLR]". Et de rappeler que "nul n’est en droit, quelles que soient ses responsabilités, de s’en prendre à l’Armée nationale populaire, ni aux institutions constitutionnelles".
Un recadrage qui ne trompe pourtant personne : "Le président n’a pas l’audace de s’attaquer frontalement à ce service [le DRS, NDLR], il a donc employé d’autres moyens, dont Amar Saïdani", expliquait dans les colonnes d’El Watan le général à la retraite Hocine Benhadid. Un fusible pour le président et son clan, qui craignent le pouvoir et la capacité de nuisance du service de renseignements.
D’autant que l’attaque n’a pas eu l’effet escompté, bien au contraire, rappelle Mohammed Hachemaoui*, docteur de l’IEP de Paris et chercheur associé à l’Institut de recherches et d’études sur le monde musulman (Iremam-CNRS). Autour du général, s’est organisée "une solidarité tous azimuts, au nom de la défense des intérêts suprêmes de l’État et de la cohésion de l’armée, dernier rempart de la République".

Les attaques sur la vie privée
La crainte des membres du FLN semble cependant fondée. Depuis quelques années, le DRS enquête en effet sur plusieurs affaires de corruption impliquant des membres du régime et du milieu des affaires algérien, nouveau poids politique depuis une décennie. Deux sphères pleinement imbriquées, l’État étant le premier pourvoyeur de marchés du pays.
Le directeur du DRS, Toufik, "a des yeux et des oreilles partout", rappelle Mourad Hachid, rédacteur en chef du site d’El Watan. Malgré son âge, "il reste très influent et peut faire pression sur n’importe qui en Algérie grâce à ses dossiers". "Il est à la tête d’une machine qui fait et défait les présidents", conclut Mohammed Hachemaoui. Une influence qui pourrait bien fragiliser le président Bouteflika dans son hypothétique course à un 4e mandat, et tout particulièrement depuis que ce dernier a choisi de faire du ménage au sein du DRS (évictions, division des services, etc.).
"Énième épisode de cet affrontement clanique", rappelle le chercheur de l’Iremam, les révélations faites par Hichem Aboud, journaliste et ancien membre du DRS, sur Saïd Bouteflika, frère et principal conseiller du président. Dans un courrier rendu public par Saïd Bouteflika lui-même, le journaliste demande des explications - en vue d’écrire un livre - au frère du président sur ses moeurs (homosexualité, sadomasochisme) et son implication dans des scandales de corruption. Bon nombre d’observateurs voyant dans ce geste une réponse aux attaques contre Toufik.

La bataille de l’après-Bouteflika
Des accusations qui jettent le discrédit sur le clan Bouteflika, dont Saïd est le "véritable patron", selon Mourad Hachid d’El Watan, mais qui voilent la finalité de cette lutte au sommet. Selon le chercheur Mohammed Hachemaoui, il ne s’agit ni de "l’instauration" de "l’État civil" par le FLN, ni de la "lutte" du DRS contre la "mafia politico-financière", mais bien d’un "rapport de forces" dont l’enjeu principal est "le partage du pouvoir", en vue de préparer "l’après-Bouteflika".
Un avis partagé par la chercheuse au Centre Jacques Berque Amel Boubekeur : "Aujourd’hui, en Algérie, on est dans tout sauf un processus de transparence", estime-t-elle. Et "plus le système est opaque, plus la liberté de mouvement est grande" pour les acteurs du régime. "Au final, que Bouteflika soit réélu ou non importe peu, ce n’est pas une question de personne, la grande plasticité du régime lui permettra de s’adapter", affirme la chercheuse.
L’enjeu pour le clan Bouteflika, l’armée et le milieu des affaires, c’est de "faire perdurer un certain nombre d’avantages" : la répartition de la juteuse rente gazière (le pays est le quatrième exportateur mondial) et l’obtention de marché publics. Les différents acteurs devront pour cela "arriver à trouver un nouveau consensus", estime Amel Boubekeur, quitte pour cela à accuser de tous les maux de l’Algérie le vieux président Bouteflika, que l’on sait déjà incapable d’assurer physiquement un nouveau mandat.

(13-02-2014 - Par Quentin Raverdy )

* Mohammed Hachemaoui est l’auteur de Clientélisme et patronage dans l’Algérie contemporaine, Karthala-Iremam, 2013.

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