jeudi 20 février 2014

Algérie : Abdelaziz Bouteflika, l’absent qui mine l’Algérie (Armin Arefi)

La scène est rocambolesque. Mardi soir, les programmes de la télévision algérienne sont interrompus pour laisser place à une allocution présidentielle. Mais point d’Abdelaziz Bouteflika à l’antenne. En lieu et place du président, que le public n’a plus entendu depuis mai 2012, le ministre des Moudjahidine (anciens combattants), Mohamed Cherif Abbas, chargé de prononcer en direct le discours du chef de l’État. "Les conflits fictifs (...) entre les structures de l’Armée nationale populaire relèvent d’un processus de déstabilisation bien élaboré par tous ceux que le poids de l’Algérie et son rôle dans la région dérangent", affirme le ministre, au sujet des attaques sans précédent qui voient s’affronter depuis une semaine les caciques du régime.
"Le président n’a même pas pu écrire son texte", assure Luis Martinez, directeur de recherche à Sciences po. "C’est la preuve qu’il est vraiment hors jeu." Pourtant, près d’un mois après sa dernière hospitalisation à Paris, Abdelaziz Bouteflika, dont on dit qu’il a le plus grand mal à parler, n’écarte toujours pas l’idée de se porter candidat lors de l’élection du 17 avril prochain. D’après le message lu à télévision par son ministre, le président appelle même à "une compétition loyale et sereine" où doivent être confrontés des "projets de société censés répondre aux attentes légitimes des citoyens".

Les services secrets accusés
Or, comme le souligne Mourad Hachid, rédacteur en chef du site d’El Watan, nul ne sait quel sort le président malade (76 ans dont 15 ans au pouvoir) réserve à l’Algérie s’il est élu pour un quatrième mandat consécutif. "Le pays demeure aujourd’hui pratiquement à l’arrêt, souligne le journaliste. Institutions, économie, tout est bloqué depuis deux ans." Soit depuis que l’état de santé du chef de l’État s’est considérablement aggravé. Pourtant, son lieutenant, le patron du Front de libération nationale (FLN, parti majoritaire à l’Assemblée et dont Bouteflika est le président d’honneur, NDLR), Amar Saïdani, répète à l’envi que le président sortant est prêt à rempiler.
Pour faire taire les nombreux sceptiques, le chef du FLN décide de monter au créneau début février. Fait rare, il ose s’attaquer à un véritable mythe : le général Mohamed Mediène, dit "Toufik", directeur du tout-puissant Département du renseignement et de la sécurité (DRS). Cet homme de 74 ans, dont peu connaissent ne serait-ce que le visage, est à la tête d’un véritable État dans l’État, imposant ses vues dans tous les secteurs du pays. "Le DRS a profité de la lutte contre le terrorisme pour être redéployé dans toutes les institutions de l’État", souligne le politologue algérien Rachid Tlemçani. Bien sûr, la puissante et non moins secrète armée algérienne en fait partie.

L’armée divisée
Le patron du FLN n’en a cure et accuse publiquement "Toufik" d’être hostile à un nouveau mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Il s’en prend à son bilan : dénonçant les "multiples échecs" du DRS au cours des vingt dernières années, de l’assassinat au président Mohamed Boudiaf en 1992 à la prise d’otages d’In Amenas en janvier 2013, en passant par l’assassinat des moines de Tibhirine en 1996, Amar Saïdani estime même que le chef du DRS aurait du démissionner. La boîte de Pandore est dès lors ouverte.
En réponse, de nombreux responsables militaires ainsi que d’anciens ministres se relaient dans les journaux pour défendre le DRS. Parmi eux, le très écouté général retraité Hocine Benhadid, qui dit parler au nom de ses "frères d’armes", reléguant au second plan le chef d’état-major de l’armée en personne, le général Ahmed Gaïd-Salah, un fidèle du président. "Impensable", écrit l’ancien militaire, que le président Bouteflika brigue un nouveau mandat. "L’Algérie serait la risée des nations", prévient-il. Jamais la grande muette n’avait ainsi lavé son linge sale en public.

La fracture du Mali
Le conflit ne date pourtant pas d’hier. "Les dissensions traversent le coeur du régime depuis la première élection de Bouteflika en 1999, tant sur sa nomination même à la présidence que sur le rôle de l’armée après la fin de la guerre civile", souligne Amel Boubekeur, spécialiste de la politique algérienne au Brookings Doha Center. Avec en toile de fond le partage de l’énorme manne financière du pays, l’Algérie étant devenue en quinze ans le quatrième exportateur mondial de gaz.
Ces luttes internes prennent un tour nouveau avec l’avènement du Printemps arabe, notamment l’intervention de l’Otan en Libye en mars 2011, qui réveille un véritable traumatisme en Algérie. "Cette guerre a été vécue comme un complot occidental visant à déstabiliser la région", explique le spécialiste de l’Algérie, Luis Martinez. Dès lors, la décision du président algérien d’autoriser en janvier 2013 les Rafale français à survoler le ciel algérien a sonné comme une véritable trahison, notamment au sein des renseignements algériens.

Corruption
"Le DRS estimait que la France entraînait l’Algérie dans une guerre contre le terrorisme qu’elle avait elle-même provoqué avec l’intervention au Mali, indique Luis Martinez. Or, nul n’a oublié que Paris n’a pas répondu aux appels à l’aide de l’Algérie durant la décennie noire." Un épisode qui scelle la fracture entre présidence et DRS. Dès lors, Toufik va profiter de la santé chancelante du président Bouteflika pour prendre sa revanche.
Lorsque, en 2013, le chef de l’État est victime d’un AVC qui l’oblige à quitter le pays pour une hospitalisation de quatre-vingts jours à Paris, le chef du DRS a déjà commencé sa minutieuse traque contre ses proches. "Toufik possède une capacité de nuisance inégalée contre la présidence et son clan, car il est le seul à pouvoir monter des dossiers contre eux", souligne le journaliste Mourad Hachid. Dans son viseur, nombre d’hommes d’affaires s’étant enrichis au cours de la dernière décennie, dont Chakib Khelil, l’ancien ministre de l’Énergie et ex-président de l’entreprise pétrolière d’État Sonatrach. L’homme, que Bouteflika voyait volontiers comme son futur Premier ministre, n’a eu d’autre choix que de fuir aux États-Unis pour éviter les poursuites pour corruption.

Atmosphère "effrayante"
La contre-attaque du "clan Boutef" ne va pas tarder. Deux mois à peine après le retour du président en Algérie, en juillet 2013, celui-ci retire au DRS trois services névralgiques de l’armée, qu’il place sous l’autorité du chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd-Salah, qu’il a nommé en décembre dernier vice-ministre de la Défense. Début février, Bouteflika envoie à la retraite un officier jugé proche de Toufik. La démarche ne fait désormais plus aucun doute. La guerre est déclarée au sein de l’État algérien.
Une atmosphère que le spécialiste Luis Martinez juge "effrayante". "Le contexte rappelle les fractures au sein du régime qui avaient déchiré le pouvoir à la fin des années 1980", pointe le chercheur, qui rappelle qu’après la chute de Muammar Kadhafi, l’Algérie est l’un des derniers pays de la région à posséder des "dirigeants rigides capables de régler leurs comptes dans le sang". Et si, lors du discours lu par le ministre, Abdelaziz Bouteflika a semblé conforter le DRS dans ses prérogatives, il paraît aujourd’hui dans l’incapacité totale d’éviter le délitement de son régime.

"Mise en scène"
"L’Algérie possède tellement de forces centrifuges, tellement de difficultés sociales et économiques, qu’un défaut de consensus entre ses dirigeants peut aboutir à un désastre", avertit Luis Martinez, qui décrit ce scénario comme la hantise du peuple, dix ans après la décennie noire. De la poudre aux yeux, estime au contraire Amel Boubekeur. Comme d’autres spécialistes de l’Algérie, la chercheuse plaide pour une crise à étapes "mise en scène" par le régime avant que celui-ci ne présente Bouteflika ou tout autre affidé comme dernier recours contre l’instabilité.
Or, comme le souligne le journaliste algérien Mourad Hachid, "la seule chose qui pourrait déstabiliser le pays, c’est l’entêtement d’un Bouteflika malade à s’accrocher au pouvoir".

(20-02-2014 - Armin Arefi)

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