Monsieur le Ministre des Affaires étrangères,
Mes cher(e)s collègues,
Face à la tragédie dans laquelle s’enfonce la Syrie, au martyr subi
par son peuple, la France est aujourd’hui devant une alternative
cruciale : soit préparer la guerre en soutenant les visées de
l’administration américaine en Syrie et au Proche-Orient, soit définir
un rôle propre, indépendant et positif, contre les illusions de la force
et les dangers de l’intervention militaire, pour une solution négociée
garantissant l’arrêt des massacres et une transition vers la démocratie.
Le choix qui doit être fait est d’une grande portée pour la Syrie, pour
toute la région, pour la France. Il mérite et appelle un vote du
Parlement, ainsi que je l’ai demandé au président de la République dès
le 27 août .
Quelque deux Français sur trois se déclarent aujourd’hui opposés à
une intervention militaire. En Europe et aux États-Unis, des constats
semblables témoignent aussi d’interrogations, de réticences et
d’hostilités massives à la guerre. Le choix de la guerre ne peut être le
choix d’un seul homme. Devant un enjeu si crucial, dans un monde devenu
si complexe, nos institutions, qui réservent au seul chef de l’État le
pouvoir d’engager nos armées, témoignent de leur archaïsme. Je réitère
ici notre demande solennelle : aucune décision ne doit être prise sans
un vote du Parlement.
La crise syrienne est devenue une terrible guerre civile, déclenchée,
il y a plus de deux ans maintenant, par la répression brutale et
sauvage du régime de Bachar El Assad contre son peuple, et amplifiée
depuis par l’internationalisation et l’ingérence militaire croissante
des puissances régionales et internationales dans le conflit. La France
n’a malheureusement pas été en reste. Le drame syrien est donc aussi une
crise géopolitique internationale, dans une région, celle du
Proche-Orient, où tous les conflits s’entremêlent. Dans un tel contexte,
ce qui est attendu de la France c’est la capacité à proposer une
perspective, une solution, un mode de règlement politique. Or, ce qui se
prépare, ce que vous nous invitez à soutenir, c’est l’inverse : une
intervention militaire dont les risques sont énormes et qui, on le sait,
ne résoudra rien. La France ne doit pas s’y engager. Elle doit choisir
une autre voie d’action. Oui, la France doit agir mais sûrement pas pour
rajouter de la guerre à la guerre, du sang au sang.
Quel est le sens de l’entreprise de guerre que vous envisagez ?
« Punir » le régime de Bachar Al Assad ? Le « punir », dîtes-vous, pour
empêcher que se renouvelle l’usage des armes chimiques. Quelle est la
pertinence de ce choix, son efficacité réelle ? quelles seront ses
conséquences, son utilité à faire progresser l’indispensable solution
politique dont le Président de la République dit lui-même qu’elle reste
la seule véritable issue ?
Est-ce que l’on peut bombarder la Syrie, des objectifs militaires,
des infrastructures civiles, comme ça, pour « marquer le coup », juste
« pour voir »... Comme au poker ? Sans la légalité du droit
international et d’un mandat de l’ONU ? Sans évaluer les risques
d’embrasement régional, notamment au Liban où dans les faits il a déjà
commencé avec une succession d’attentats, de représailles et de
vengeances ? Sans mesurer les conséquences pour les civils syriens, les
représailles possibles du régime ? Sans prendre garde au sort de nos 2
otages dans ce pays ? Ne les oublions pas.
Le degré supplémentaire franchi dans l’horreur par l’usage massif
d’armes chimiques justifie selon vous que la France entre à son tour
ouvertement dans la guerre. Mais pour aller où ?
L’usage des armes chimiques est inqualifiable. C’est un crime
effrayant et insoutenable. Il inscrit ceux qui l’ont commis, dans la
violation manifeste des conventions qui les interdisent, à la
condamnation et à la justice internationale. (…) Le devoir de la France,
comme membre permanent du Conseil de sécurité, est de verser les
éléments dont nous disposons à la Mission d’enquête de l’ONU pour
qu’elle établisse officiellement les responsabilités. La France déclare
détenir des preuves, mais rien ne la dispense des résultats de la
mission de l’ONU. Rien ne l’autorise à pouvoir prétendre « punir »
seule sauf à contribuer elle-même ainsi à discréditer la légalité
internationale.
Face à l’amplification des crimes - « la Syrie est en chute libre,
notait déjà en juin le rapport de la commission d’enquête internationale
indépendante remis à l’ONU, les crimes de guerre et les crimes contre
l’humanité sont une réalité quotidienne en Syrie. Personne n’est en
train de gagner la guerre et personne ne la gagnera » - la France doit
inlassablement travailler à trois objectifs : tout faire pour que
cessent les hostilités ; ramener tous les belligérants, syriens et
internationaux, autour de la table des négociations ; imposer une
solution politique négociée qui garantisse une transition de la Syrie
vers la justice et la démocratie exigée par son peuple.
L’ escalade guerrière que vous nous proposez tourne le dos à ces
trois exigences. Elle rajoutera de la guerre à la guerre et nous
éloignera de la solution politique et négociée incontournable.
Les autorités françaises mesurent-elles avec suffisamment d’attention
et de prudence les expériences désastreuses, que personne ne peut
oublier dans le monde, des guerres en Irak, en Afghanistan ou en Libye ?
Chaque fois, on a prétendu imposer, par la force, une prétendue
solution en prenant -selon la formule consacrée- « toutes les mesures
nécessaires ». Mais les gouvernements coalisés dans la guerre n’ont
finalement recueilli que la poursuite de la crise, une déstabilisation
profonde, voire le chaos. Le syndrome d’un modèle d’intervention libyen,
dont on mesure pourtant aujourd’hui les effets désastreux, a
dramatiquement marqué la diplomatie française dans la crise syrienne.
Est-ce qu’avec ces guerres la démocratie a progressé ? Est-ce que la
sécurité s’est renforcée ? Est-ce que les relations et les institutions
internationales en sont sorties consolidées ?
Que de questions sans réponse.
Que de risques majeurs sans vision politique digne de ce nom.
Que d’échecs stratégiques sans qu’on en tire les leçons.
Encore une question. Le peuple syrien, première victime de cette
crise, n’est-il pas en réalité le grand oublié de cette tragédie ?
Otage, dramatiquement effacé, de la confrontation des intérêts
géopolitiques de puissances, dont la Syrie est devenue une sorte de
ligne de front ? En mars 2011, le peuple syrien s’est soulevé
pacifiquement. Comme en Tunisie, en Égypte et ailleurs... ce fut pour
les libertés, pour un État de droit, pour la justice sociale, pour la
souveraineté. Ce mouvement, c’est la vérité du peuple syrien. C’est
l’espoir du peuple syrien. Nous l’avons soutenu dès le départ. Ce
Printemps arabe exprime la légitime volonté des peuples concernés
d’affirmer leurs droits, leur dignité et d’abattre des dictatures
criminelles et corrompues, comme celle de Bachar Al Assad. Cette
volonté, nous l’approuvons. Nous la soutenons. En Syrie comme ailleurs.
On voit aujourd’hui combien la conquête de l’émancipation politique
et sociale engagée par ces peuples est complexe et difficile.
Particulièrement en Syrie où le régime, dès les premiers jours, a choisi
une répression féroce et meurtrière qui n’a fait qu’accélérer la
militarisation de la crise et une terrible escalade dans la
confrontation armée, avec des exactions d’une sauvagerie inouïe.
Le bilan de cette crise est épouvantable : plus de 100 000 morts ;
plusieurs millions de réfugiés et déplacés, des villes en dévastation et
un patrimoine culturel anéanti ; une société pulvérisée par la violence
des affrontements, par les divisions politiques et confessionnelles,
par les atrocités de groupes salafistes, pour l’essentiel des corps
étrangers à une société syrienne profondément laïque, et armés par des
puissances régionales dont certaines font, paraît-il, partie de nos
alliés...
Alors, oui, il faut arrêter ça !
Il faut arrêter ça pour le peuple syrien.
Il faut arrêter ça pour toutes celles et ceux qui, en 2011, avec
courage, ont lancé des mobilisations pacifiques contre le régime.
Il faut arrêter ça pour faire vivre une transition démocratique.
Il faut arrêter cette escalade tragique et chercher le chemin d’une issue politique.
Une intervention militaire, dirigée par un duo isolé de puissances
occidentales hors du droit, constituerait un degré supplémentaire dans
l’inacceptable, aux conséquences incontrôlables.
Ce n’est pas par la guerre que l’on peut protéger les peuples et gagner une sécurité humaine.
La France doit d’urgence prendre un autre chemin, définir une vraie
vision politique et prendre une forte initiative. Il y a une
alternative !
Nous appelons donc les autorités françaises à proposer dès la réunion
du G20 qui se tient demain une réunion au sommet des belligérants et
des principales puissances impliquées, les États-Unis et la Russie bien
sûr, mais aussi la Turquie et l’Iran notamment, afin de définir les
conditions d’un arrêt de l’escalade dans la confrontation militaire, et
d’une transition démocratique en Syrie. Il faut reprendre l’esprit et
l’ambition de la deuxième conférence de Genève qui aurait pu tracer la
voie d’une telle solution il y a déjà des mois, et qu’au lieu de
soutenir dès juin 2012 au lendemain de Genève I, vous avez aussitôt
mis en doute. Parce que, disiez-vous à l’époque, Monsieur le ministre,
l’accord alors passé ne prévoyait pas clairement la mise à l’écart de
Bachar El Assad. L’occasion de stopper les massacres a été gâchée. Or,
aujourd’hui, vous préconisez une intervention aux risques énormes en
déclarant qu’elle ne vise pas le départ de Bachar El Assad. Où est la
vision, où est la cohérence ?
La France doit cesser de se fourvoyer et reprendre l’initiative
politique et diplomatique. Cela est encore possible. On voit d’ailleurs
le niveau élevé des réticences politiques et des rejets populaires de la
guerre en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie, plus
largement en Europe et même aux États-Unis. La coalition autour de
Washington n’en est que plus maigre et pathétique. Non, il n’y a pas de
consensus pour la guerre !
La France, Monsieur le Ministre, a mis jusqu’ici son énergie dans
l’option militaire, nous vous demandons de l’investir dans une issue
politique.
Au lieu d’imposer la guerre, il faut, avec détermination, avec vos
alliés, avec la Russie, emmener les protagonistes syriens aux conditions
d’un règlement politique, avec un calendrier et de vraies décisions qui
puissent constituer une réelle avancée dans la voie de la transition
démocratique attendue par le peuple syrien. La France se grandirait en
agissant ainsi. Le G20 doit être utilisé pour une première et urgente
concertation multilatérale, en particulier avec la Russie, les
États-Unis et les autres puissances concernées.
La crise géopolitique syrienne sollicite donc, avec insistance, la
France et le rôle qui devrait être le sien dans le monde d’aujourd’hui.
Car cette crise majeure fait surgir immédiatement d’autres questions de
grande portée internationale, en particulier l’enjeu global de la
sécurité internationale, celui du désarmement et de l’élimination des
armes non conventionnelles ou de destruction massive. Il n’y a pas, en
effet, que les armes chimiques. Il y a aussi, notamment, les armes
nucléaires et la question cruciale de la prolifération.
Lors de la Conférence des Ambassadeurs, il y a seulement quelques
jours, le Président de la République, à propos de la crise sur le
nucléaire iranien, a explicitement affirmé : « le temps presse (…) la
menace grandit et le compte à rebours est d’ores et déjà enclenché ».
Nous souhaitons, Monsieur le Ministre, que cette grave formulation -
visant d’ailleurs le principal allié de la Syrie - ne soit pas l’annonce
que la crise iranienne devrait elle aussi, le moment venu, passer par
l’inacceptable et dangereuse phase d’une nouvelle opération militaire,
de nouveaux bombardements. On dit, en effet, à Paris comme à Washington,
pour la Syrie comme pour l’Iran, que « toutes les options sont sur la
table »... Y compris, encore, la guerre ?
Jusqu’où oserez-vous aller ?
Je souhaite vraiment, Monsieur le Ministre, une réponse à cette question.
Le Traité de Non Prolifération doit être respecté par tous ses
signataires. Il faut aller vers un désarmement nucléaire multilatéral et
contrôlé. Et ni les États-Unis, ni la France, ni d’autres puissances ne
peuvent se permettre d’envisager le règlement de toutes les crises par
la force. C’est impensable ! Ne vous engagez pas dans un tel engrenage !
Construire une sécurité collective et humaine sur le plan international
appelle tout autre chose que la guerre et les ambitions de domination
qui vont avec. Et qui n’ont rien à voir avec l’exigence de paix... mais
tout à voir avec des intérêts stratégiques et énergétiques. La France ne
doit pas suivre Washington sur ce fil qui mène aux déstabilisations,
aux désastres que nous connaissons déjà.
Un changement sur le fond de politique internationale et de
conception de la sécurité s’impose. Avec un effort indispensable pour le
désarmement concernant toutes les armes de destruction massive, et la
nécessité de lier cette option essentielle au règlement des conflits,
notamment la crise sur le nucléaire iranien, la politique israélienne et
la question de Palestine, la politique de la Turquie et la question
kurde...
Il est temps aussi pour la France et pour ses partenaires européens
de trouver un rôle et une dynamique positive dans la refondation des
stratégies de développement et de partenariat avec l’ensemble du monde
arabe.
L’urgence n’est pas de faire la guerre. Elle est de construire un
avenir commun pour tous les peuples dans cette région cruciale de la
Méditerranée et du Proche-Orient.
Saurons-nous, en Syrie et ailleurs, commencer à relever ce formidable
défi ? Nous pensons pour notre part que la France, si elle le décide,
en a la force.
France : Intervention Pierre Laurent au Sénat sur la Syrie
(Paris, 4 septembre 2013)
Lancé le 19 décembre 2011, "Si Proche Orient" est un blog d'information internationale. Sa mission est de couvrir l’actualité du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord avec un certain regard et de véhiculer partout dans le monde un point de vue pouvant amener au débat. "Si Proche Orient" porte sur l’actualité internationale de cette région un regard fait de diversité des opinions, de débats contradictoires et de confrontation des points de vue.Il propose un décryptage approfondi de l’actualité .
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