jeudi 11 février 2016

Syrie : Alep encerclée, "tout le monde a peur"

Comme de nombreux habitants d'Alep, Abou Mohammad entrevoit le pire pour sa ville, quasiment encerclée par les forces du régime syrien. "Qu'adviendra-t-il quand il n'y aura plus rien à manger ? On mourra de faim", s'inquiète-t-il. "Ici, tout le monde a peur du siège. Nous sentons qu'il approche, inéluctablement", témoigne ce marchand ambulant de 42 ans du quartier de Ferdous, dans le Sud-Est.
Ce sentiment est partagé dans toute la partie d'Alep contrôlée par les rebelles depuis que l'armée, appuyée par d'intenses frappes russes, est parvenue au début du mois à couper la principale route d'approvisionnement qui la reliait à la Turquie. L'impact s'est fait rapidement sentir : les échoppes se sont vidées de marchandises, les prix flambent et la peur des pénuries s'installe parmi les quelque 300 000 habitants pratiquement coincés.
"J'ai en réserve de la farine, du riz, du sucre et de l'huile qui suffira à ma famille trois mois tout au plus", s'inquiète Abou Omar, père de trois enfants dans le quartier de Kallassé. "Les matières premières commencent à s'amenuiser, beaucoup de magasins ont fermé et les prix ont doublé", dit-il. Ainsi, "le prix du litre de mazout est passé de 180 livres syriennes (45 cents) à 300 livres (75 cents). On ne l'utilise plus pour se chauffer alors qu'on grelotte ces jours-ci."
Au chômage depuis plus d'un an, cet Alépin ne peut rêver de se réfugier en Turquie comme l'ont fait des milliers d'autres, le passage grâce à des trafiquants coûtant "200 dollars par personne". D'ailleurs, pour sortir des quartiers rebelles, il ne reste plus qu'une route, dite du Castello, qui relie le nord de la deuxième ville de Syrie à la province voisine d'Idleb, un des derniers fiefs de la rébellion en Syrie et frontalière de la Turquie.Mais ce chemin est beaucoup plus long et dangereux que la principale route d'approvisionnement qui a été coupée le 3 février.
Près de cinq ans après le début de la guerre civile, Alep ne ressemble en rien à la ville réputée pour son dynamisme économique et sa gastronomie. Ses célèbres souks ont été dévastés par les combats et la ville est coupée en deux depuis 2012. Les habitants peuvent passer d'un secteur à l'autre dans des cas exceptionnels en franchissant les barrages de l'armée. Dans le quartier de Chaar, défiguré par les barils d'explosifs largués au quotidien par le régime, le commerçant Abou Ali, 50 ans, assure "ne plus avoir de marchandises".
"Tout nous venait de Turquie, maintenant, c'est fini. Et les gens ont arrêté d'acheter", se désole-t-il. "Tout ce que j'ai gagné depuis deux semaines me suffit aujourd'hui à peine à payer le générateur de mon magasin." Mais Abou Mohammad, qui doit nourrir ses sept enfants, fustige ces commerçants qui "profitent de l'aubaine pour se faire de l'argent". "Certains d'entre eux cachent leurs marchandises pour la revendre quelques jours après au prix double", assure-t-il, en regrettant que le prix d'un kilo de banane ait bondi "de 150 à 300 livres" et "le paquet de pain, de 100 à 250".
Selon Mohammad Jokhadar, un militant de 27 ans de Zabadiya, "nous ne recevons plus du mazout qui fait fonctionner générateurs, boulangeries et les voitures". Le courant électrique est passé de "14 à 6 heures seulement". Interrogé sur une possible reddition de la partie est d'Alep, Abou Qorniya, un rebelle ayant participé aux combats au nord de la ville, lâche : "Ça serait la catastrophe." Le Haut Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al Hussein, s'est déclaré jeudi "extrêmement alarmé" par la détérioration rapide de la situation à Alep.
Avant l'offensive du 1er février, l'ONU évaluait à un demi-million le nombre de personnes vivant dans des localités assiégées dans toute la Syrie. Mais il serait supérieur à un million, selon les ONG néerlandaise PAX et américaine The Syria Institute. Les Nations unies ont par ailleurs indiqué que plus de 51 000 civils avaient été déplacés dans la province d'Alep depuis le 1er février.

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