jeudi 5 décembre 2013

Monde arabe : Corruption, l’échec des printemps arabes (Quentin Raverdy)

Les classements se suivent et se ressemblent pour les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (Mena). La version 2013 de l’indice de perception de la corruption (1) présentée par l’ONG Transparency International pointe une nouvelle fois du doigt ces pays. Des pays parmi lesquels figurent d’anciens protagonistes des printemps arabes qui avaient fait de la lutte contre la corruption un véritable cheval de bataille. Selon l’ONG allemande, les quatre cinquièmes des nations arabes, avec un score de 37, seraient bien en dessous de la moyenne mondiale (43).

Mauvaise élève de la région et acteur des printemps arabes : la Libye. La mort du dictateur Muammar Kadhafi en octobre 2011 n’a pas mis un point d’arrêt aux pratiques de corruption, généralisées dans le pays. Tripoli se retrouve ainsi à la 172e place (sur 175), juste devant l’Afghanistan, la Corée du Nord et la Somalie. Un exemple ? Il émane du Premier ministre Ali Zeidan : "En 2012, 250 000 personnes se sont vu verser en double une prime mensuelle (d’environ 1 700 euros) destinée aux rebelles qui avaient combattu le régime de Kadhafi. Perte estimée : plusieurs centaines de millions de dollars."

"Deux ans après, le bilan est décevant"
La lutte contre la corruption avait pourtant "motivé les soulèvements populaires" analyse Béligh Nabli (2) directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). "Deux ans après, le bilan est décevant." Autre pays incriminé : le Yémen. Classé aujourd’hui 167e (avec un score de 18), Sanaa peine à se relever depuis 2011 et le mouvement de contestation lancé contre le président Ali Abdallah Saleh, en poste depuis 1990. Malgré le départ du vieux leader, la corruption, elle, n’a pas cessé. Pis, elle est allée croissant, gangrenant l’armée, la police et les institutions.

La Syrie, déchirée par une guerre civile sanglante, ne s’en sort pas mieux. 129e en 2011, 144e l’année suivante, Damas se classe désormais 168e (avec un score de 17 sur 100), en particulier à cause de l’usage constant du pot-de-vin et de l’effritement de l’État. "Un appareil d’État que seule la corruption du régime de Bachar el-Assad parvient à maintenir debout", explique Béligh Nabli.
Des signes positifs avaient pourtant été envoyés par les pays arabes depuis deux ans. "Les gouvernements ont multiplié les lois contre la corruption, ils ont également favorisé la liberté d’informer et cherché à réduire les conflits d’intérêts", rappelle Christoph Wilcke, directeur de Transparency International pour le Mena. "Des réformes pas assez profondes", selon lui, qui ne durent qu’un temps.

Une "insuffisance des efforts déployés"
Principale raison à cela, selon le chercheur de l’Iris : "l’absence de remise en cause de l’appareil administratif et de son personnel après la chute des régimes". Conséquence logique : "un prolongement des comportements et des réflexes ancrés dans la région". Des mécanismes qui se retrouvent notamment en Tunisie et en Égypte, où des forces politiques, "élues grâce à l’argument de la lutte anti-corruption", ne sont pas parvenues à rompre avec le système, rappelle Béligh Nabli. En Égypte, les Frères musulmans, plébiscités dans les urnes après la chute de Moubarak, "très radicaux dans leur lutte contre la corruption, ont été rapidement confrontés aux intérêts de l’appareil militaire, directement impliqué dans le tissu économique". 30 à 40 % de l’économie égyptienne seraient directement ou indirectement gérés par l’armée.

Premiers héros du Printemps arabe, les Tunisiens n’ont pu que constater, eux aussi, la persistance de la corruption dans le système, et ce, malgré la chute de Ben Ali en janvier 2011. L’association I Watch, par la voix d’une de ses membres, Soumaya Belaid, s’inquiète de voir le score (41) de la Tunisie stagner : "Conserver le même score deux années de suite est un indicateur négatif qui traduit l’absence de changement et l’insuffisance des efforts déployés en matière de lutte contre la corruption", rappelle-t-elle. Et de s’inquiéter de l’impact d’une telle annonce pour de futurs investisseurs dans le pays.

"Le masque est tombé"
Christoph Wilcke rappelle que, dans la région, "plusieurs militants anti-corruption ont été arrêtés (au Kurdistan), pris pour cible (Yémen) ou poursuivis en justice (Irak)". Pourtant Béligh Nabli veut être plus optimiste. "L’exemple du Maroc est intéressant. Après un mouvement contestataire en 2011, dénonçant la corruption autour du monarque et de son entourage, Mohammed VI a reconnu le problème." Si, pour Transparency International, cette prise de conscience semble peu efficace, le directeur de recherche estime qu’"il faut voir plus loin que le classement, sur le plus long terme". Au Maroc comme dans les autres pays arabes, ces mouvements de révolte "ont porté ces thématiques sur le devant de la scène publique et l’attente est réelle". Désormais, "le masque est tombé".

(04-12-2013 - Par Quentin Raverdy)

(1) Cet indice, publié depuis 1995, se base sur des enquêtes réalisées dans chacun des pays et la participation d’organisations comme la Banque mondiale, le Forum économique mondial, la Banque africaine de développement etc.

(2) Béligh Nabli est l’auteur de Comprendre le monde arabe, éditions Armand Colin (2013)

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