Les classements se suivent et se ressemblent pour les pays du
Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (Mena). La version 2013 de l’indice de
perception de la corruption (1) présentée par l’ONG Transparency
International pointe une nouvelle fois du doigt ces pays. Des pays parmi
lesquels figurent d’anciens protagonistes des printemps arabes qui
avaient fait de la lutte contre la corruption un véritable cheval de
bataille. Selon l’ONG allemande, les quatre cinquièmes des nations
arabes, avec un score de 37, seraient bien en dessous de la moyenne
mondiale (43).
Mauvaise élève de la région et acteur des printemps arabes : la
Libye. La mort du dictateur Muammar Kadhafi en octobre 2011 n’a pas mis
un point d’arrêt aux pratiques de corruption, généralisées dans le pays.
Tripoli se retrouve ainsi à la 172e place (sur 175), juste devant
l’Afghanistan, la Corée du Nord et la Somalie. Un exemple ? Il émane du
Premier ministre Ali Zeidan : "En 2012, 250 000 personnes se sont vu
verser en double une prime mensuelle (d’environ 1 700 euros) destinée
aux rebelles qui avaient combattu le régime de Kadhafi. Perte estimée :
plusieurs centaines de millions de dollars."
"Deux ans après, le bilan est décevant"
La lutte contre la corruption avait pourtant "motivé les soulèvements
populaires" analyse Béligh Nabli (2) directeur de recherche à
l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). "Deux
ans après, le bilan est décevant." Autre pays incriminé : le Yémen.
Classé aujourd’hui 167e (avec un score de 18), Sanaa peine à se relever
depuis 2011 et le mouvement de contestation lancé contre le président
Ali Abdallah Saleh, en poste depuis 1990. Malgré le départ du vieux
leader, la corruption, elle, n’a pas cessé. Pis, elle est allée
croissant, gangrenant l’armée, la police et les institutions.
La Syrie, déchirée par une guerre civile sanglante, ne s’en sort pas
mieux. 129e en 2011, 144e l’année suivante, Damas se classe désormais
168e (avec un score de 17 sur 100), en particulier à cause de l’usage
constant du pot-de-vin et de l’effritement de l’État. "Un appareil
d’État que seule la corruption du régime de Bachar el-Assad parvient à
maintenir debout", explique Béligh Nabli.
Des signes positifs avaient pourtant été envoyés par les pays arabes
depuis deux ans. "Les gouvernements ont multiplié les lois contre la
corruption, ils ont également favorisé la liberté d’informer et cherché à
réduire les conflits d’intérêts", rappelle Christoph Wilcke, directeur
de Transparency International pour le Mena. "Des réformes pas assez
profondes", selon lui, qui ne durent qu’un temps.
Une "insuffisance des efforts déployés"
Principale raison à cela, selon le chercheur de l’Iris : "l’absence
de remise en cause de l’appareil administratif et de son personnel après
la chute des régimes". Conséquence logique : "un prolongement des
comportements et des réflexes ancrés dans la région". Des mécanismes qui
se retrouvent notamment en Tunisie et en Égypte, où des forces
politiques, "élues grâce à l’argument de la lutte anti-corruption", ne
sont pas parvenues à rompre avec le système, rappelle Béligh Nabli. En
Égypte, les Frères musulmans, plébiscités dans les urnes après la chute
de Moubarak, "très radicaux dans leur lutte contre la corruption, ont
été rapidement confrontés aux intérêts de l’appareil militaire,
directement impliqué dans le tissu économique". 30 à 40 % de l’économie
égyptienne seraient directement ou indirectement gérés par l’armée.
Premiers héros du Printemps arabe, les Tunisiens n’ont pu que
constater, eux aussi, la persistance de la corruption dans le système,
et ce, malgré la chute de Ben Ali en janvier 2011. L’association I
Watch, par la voix d’une de ses membres, Soumaya Belaid, s’inquiète de
voir le score (41) de la Tunisie stagner : "Conserver le même score deux
années de suite est un indicateur négatif qui traduit l’absence de
changement et l’insuffisance des efforts déployés en matière de lutte
contre la corruption", rappelle-t-elle. Et de s’inquiéter de l’impact
d’une telle annonce pour de futurs investisseurs dans le pays.
"Le masque est tombé"
Christoph Wilcke rappelle que, dans la région, "plusieurs militants
anti-corruption ont été arrêtés (au Kurdistan), pris pour cible (Yémen)
ou poursuivis en justice (Irak)". Pourtant Béligh Nabli veut être plus
optimiste. "L’exemple du Maroc est intéressant. Après un mouvement
contestataire en 2011, dénonçant la corruption autour du monarque et de
son entourage, Mohammed VI a reconnu le problème." Si, pour Transparency
International, cette prise de conscience semble peu efficace, le
directeur de recherche estime qu’"il faut voir plus loin que le
classement, sur le plus long terme". Au Maroc comme dans les autres pays
arabes, ces mouvements de révolte "ont porté ces thématiques sur le
devant de la scène publique et l’attente est réelle". Désormais, "le
masque est tombé".
(04-12-2013 - Par Quentin Raverdy)
(1) Cet indice, publié depuis 1995, se base sur des enquêtes
réalisées dans chacun des pays et la participation d’organisations comme
la Banque mondiale, le Forum économique mondial, la Banque africaine de
développement etc.
(2) Béligh Nabli est l’auteur de Comprendre le monde arabe, éditions Armand Colin (2013)
Lancé le 19 décembre 2011, "Si Proche Orient" est un blog d'information internationale. Sa mission est de couvrir l’actualité du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord avec un certain regard et de véhiculer partout dans le monde un point de vue pouvant amener au débat. "Si Proche Orient" porte sur l’actualité internationale de cette région un regard fait de diversité des opinions, de débats contradictoires et de confrontation des points de vue.Il propose un décryptage approfondi de l’actualité .
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire