L’Algérie de Mohamed est un cimetière. Une succession de fantômes, de
souvenirs et de désillusions. Un petit bout de son enfance. Mohamed a
quitté l’Algérie en 1968, il avait huit ans. Un matin, sa mère l’a
réveillé, lui a mis un petit costume et lui a tendu une main. Dans
l’autre, Fatiha tenait une valise, "avec toute leur vie". Ils partaient
pour la France, rejoindre le père ouvrier en région parisienne.
Lorsqu’il a débarqué au port de Marseille, Mohamed marchait en
s’accrochant à la robe fleurie de sa mère, effrayé par le monde, le
bruit, et tous ces "big", ces "bang", dans le ciel. C’était le 13
juillet et son premier feu d’artifice.
Il en oublia ses copains, Mokhtar, Ali, Younes, restés dans son
village de Ain Temouchent, près d’Oran. Il les a revus, depuis, au gré
de ses retours, mais, pour eux, Mohamed est un "migré" comme on dit
là-bas, un peu français, un peu algérien. "Je suis algérien avec une
carte de séjour", estime quant à lui Mohamed. Ce 17 avril, il se
réveillera à l’aube pour aller voter au consulat d’Algérie de
Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), dont il dépend. "Pour me sentir
citoyen", dit-il. Il glissera un bulletin blanc dans l’urne. "Je n’ai
jamais critiqué mon pays ni ses dirigeants. Tant que la souveraineté de
mon pays était préservée, c’était le plus important. Mais qu’ont-ils
fait, tous ces politiques, de notre indépendance, de ces hommes morts
pour la nation et de l’amour du drapeau ?" interroge le retraité.
"Je préfère la stabilité aux islamistes"
En réponse à cette question, Mourad, lui, brandit le (son) bilan
d’Abdelaziz Bouteflika. "Je préfère la continuité, la stabilité aux
islamistes", dit cet ancien cadre chez Peugeot. "Souvenez-vous des
années postcoloniales de ce poulain qu’était l’Algérie, incapable de
tenir sur ses pattes, clame-t-il comme s’il parlait à un auditoire. Il
faut du temps pour se construire, pour grandir. Aujourd’hui, les
Algériens ne meurent pas de faim. Avant Bouteflika, le peuple faisait la
queue pour avoir une bouteille d’huile et quelques grammes de semoule."
Pour ce Parisien, né en France, l’Algérie est un eldorado, "le" pays
où il faut investir. Il a donc réuni les économies d’une vie pour créer
un village de vacances, dans celui qu’ont quitté ses parents il y a
cinquante ans, à quelques kilomètres de Tlemcen, dans l’ouest du pays.
Un retour aux sources. "Le vrai retour", tient-il à souligner, lui qui
n’a fait que trois fois le voyage en quarante ans, "pour enterrer les
grands-parents". Il espère ainsi donner "le goût du bled" à sa fille
Leila, 28 ans, et à son fils Brahim 26 ans, binationaux, comme leur
père, avec deux pièces d’identité et deux cartes d’électeur.
"Voter, c’est cautionner"
Pour ces deux étudiants, l’une en droit, l’autre en école de
commerce, l’Algérie se résume aux cousins qu’ils ont découverts à
travers un écran. Facebook, Skype, c’est leur nouveau "téléphone arabe".
Alors, entre deux "lol", ils apprennent à tisser des liens. Ils se
partagent des sketches parodiques - dont la vidéo de Zarouta Youcef,
"Politique en Algérie", qui moque l’amateurisme de certains
représentants algériens, vus plus de 730 000 fois -, mais aussi des
montages vidéo qui dénoncent le régime, des reportages citoyens diffusés
sur YouTube, "la première télévision indépendante algérienne".
Ils participent, à leur niveau, à la révolution virtuelle de
l’Algérie. "Voter, c’est cautionner", disent-ils d’une même voix.
"Bouteflika n’est pas un candidat, c’est l’incarnation d’un pouvoir
autocratique, qui ne s’arrêtera pas après sa mort", estime Brahim, pour
qui le Printemps arabe s’est arrêté aux portes de l’Algérie, "à coups de
pétrodollars déversés sur la population". "Hausses de salaire par-ci,
primes exceptionnelles par-là, et hop, rentrez chez vous, il n’y a plus
rien à voir. Et les jeunes dans tout ça ?" dénonce-t-il. Quel avenir
pour ces cousins qui passent leurs journées dans des squats à fumer,
boire et chanter leurs misères ? Ou ces autres qui vendent des fruits et
des babioles aux abords des routes pour trois clopinettes ?
"Un futur sans perspective", analyse Nora, chef d’entreprise à
Aix-en-Provence. Vous ne trouverez aucune marque de compassion dans le
discours de cette élégante brune, âgée de quarante ans et "française
depuis quarante ans". "C’est quoi l’Algérie pour moi ? Un pays qui n’a
rien fait pour que je me sente l’une de ses enfants et qui nous a
enchaînés dans un système schizophrénique." Il n’y a qu’à voir, dit-elle
"la place et l’image des femmes dans ce pays totalement patriarcal".
Nora n’a jamais voté pour une élection algérienne, elle le fera le jour
où l’Algérie sera vraiment "horrah" et "democratia" (libre et
démocratique). Le jour, où l’on "enterrera toute la génération de 1954.
Peut-être alors, espère-t-elle, une nouvelle Algérie renaîtra".
(05-04-2014 - Par Jamila Aridj)
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