jeudi 26 février 2015

Moyen-Orient : Le journaliste Eric Rouleau, spécialiste du Proche-Orient, est mort

Eric Rouleau, spécialiste reconnu du Proche-Orient et ex-collaborateur du Monde, est mort mercredi 25 février à l'âge de 89 ans, à Uzès, dans le Gard, a annoncé sa famille. Ecrivant régulièrement dans les colonnes du Monde diplomatique, cet Egyptien « de naissance et de cœur », ainsi qu'il se définissait lui-même en 2012 dans Dans les coulisses du Proche-Orient, ses mémoires parus en 2012, était passé du journalisme à la diplomatie.
Né au Caire en 1926, il avait dû s'exiler en France en 1951 et avait été déchu de sa nationalité égyptienne. Devenu français, il a d'abord travaillé pour l'Agence France-Presse (AFP) puis pour Le Monde, jusqu'en 1985. Il a ensuite été nommé ambassadeur en Tunisie puis en Turquie sous la présidence de François Mitterrand, un de ses proches. Une nomination qui avait fait des remous au Quai d'Orsay.

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Mort d’un Oriental : le journaliste et ambassadeur Eric Rouleau est mort à l’âge de 88 ans

Il y a des hommes qui vous font sentir petit. Ou qui vous poussent à devenir plus grand. En tout cas, ils posent l’aune à laquelle un journaliste doit se mesurer. Eric Rouleau était de ceux-là.
La première fois que je l’ai vu en 2003, je rentrais d’Irak, convaincu d’avoir couvert une de ces guerres qui font les hommes. On plastronnait "dans le métier, il y a les grands reporters et les petites rapporteuses". L’expression que je lui apprenais l’avait fait rire. Lui savait qu’il y a surtout ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent rien. D’un ton placide et amusé, "Rouleau", comme l’appelaient ses amis, avait cherché à savoir qui il avait en face de lui. Lui qui savait que les guerres sont les bégaiements sanglants d’une humanité qui perd la mémoire. Il se demandait peut-être simplement s’il devrait se coltiner ma présence à son mariage.10 ans plus tard, il était à sa table de travail, comme chaque matin, compilant les centaines de petits carnets noircis d’une écriture fine et appliquée. Tout y était. Un demi-siècle de soubresauts de cet orient compliqué.
Le "prince" connu des plus grands chefs d'États. Quand il racontait ses reportages, Eric Rouleau vous parlait d’un monde disparu. D’abord celui des reporters qui se comptent sur les doigts d’une main. Des journalistes que l’on accueille en terrain de guerre comme des invités, que l’on fait dormir sur des paillasses mais que l’on protège. De ces révolutionnaires ou combattants devenus chefs d'Etats qui n’ont pas oublié Rouleau. Ce monde qu’il s’était bâti et qui lui avait valu le surnom du "prince" à la rédaction du Monde. "Quand tu arrives dans un pays, tu descends dans le plus grand hotel, tu prends la suite présidentielle et tu invites les ministres à venir diner pour qu’ils te donnent des infos", m’expliquait-il en avalant des pistaches. Comment lui dire que moi je courrais encore dans tous les sens… Il ne m’aurait pas cru.
Nasser l’appelait quand il voulait parler à la France. Barzani, le Kurde, comptait sur lui pour le sortir de l’anonymat. Kadhafi se faisait sermonner par ce juif venu de Paris et le réinvitait quand même. Saddam Hussein l’invitait pour prendre le pouls de la France. Les Iraniens avaient trouvé un joueur d’échec capable de comprendre les méandres de leur diplomatie. Mais surtout, Arafat était devenu son ami. À Paris, les aveuglés d’Israël avait fait de Rouleau une fixation. Dans les kibboutz de gauche en Israël, on faisait venir des traducteurs pour lire les articles du journaliste français qui expliquait que les Palestiniens avaient aussi droit à un État. Des articles d’une autre école. Des phrases simples "sujet verbe complément" où le verbe faisait sens et l’adverbe était l’ennemi. Autre temps, autres mœurs.
La Légion d'honneur, son plus beau pied de nez à la vie. De guerre en guerre, Arafat avait trouvé refuge du Liban en Tunisie. François Mitterrand, qui voulait alors avoir un canal direct avec l’OLP sans la reconnaître pensa alors à Rouleau, qu’il lisait et écoutait. Un jour, l’Elysée appelle pour demander s’il pouvait déjeuner avec le président. On bloque une petite rue du 6ème arrondissement et là, après l’entrée, le président rusé demande au journaliste avisé qui connaît tous les Arabes s’il veut bien représenter la France à Tunis et être son ambassadeur officieux auprès de l’OLP.
C’est ainsi que le petit pigiste du Caire qui voulait voir la Place de l’étoile s’est retrouvé ambassadeur. Une des rares photos sur son bureau le montre, recevant la Légion d’honneur de la part de Mitterrand. Son plus beau pied de nez à la vie.
De Tunis, il fera aussi des allers-retours à Téhéran, pour négocier la libération des otages du Liban. Les guerres de l’entre deux tours avec les chiraquiens brouilleront le jeu, mais Rouleau aura fait son devoir. Sous le soleil d’Uzès, où l’Orient semble moins éloigné qu’ailleurs, il avait trouvé le calme et le rire pour la plus grande joie de ses enfants, de ses petits enfants et des miens. Mercredi soir, il a décidé de signer son dernier article et de partir. Il était Elie Raffoul. Il était devenu Rouleau. Il restera Eric Rouleau. Jusqu’au bout il aura décidé du tempo. Il nous laisse avec cette barre placée un peu trop haut. Mais rien ne nous empêche d’essayer et d’essayer encore.

Par Olivier Ravanello

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