Un rapport de l'ONU en date du 16 novembre dernier est très
alarmiste sur la présence de l'OEI en Libye. Il établit que 150
km de côtes ainsi que 20 à 23 % du territoire libyen seraient
contrôlés par l'OEI et ses 1 500 à 5 000 combattants. Ces
chiffres vous semblent-ils correspondre à la réalité du terrain
?
Je préfère être prudent en ce qui concerne ces chiffres. L'ONU a
certainement intérêt à pousser les parties en conflit dans le pays
vers la négociation et donc à majorer la présence de l'OEI. En ce
qui concerne le nombre de combattants, la fourchette s'établit
entre 1 500 et 6 000 hommes. Mais, parmi eux, certains ne sont pas
totalement embrigadés dans l'OEI, ce sont plutôt des "volontaires
à temps partiel". Plus largement, les Libyens eux-mêmes ne savent
pas ce qu'il en est de l'ampleur de cette implantation tant les
choses sur place évoluent constamment. Ce qui est certain, c'est
la présence de l'OEI dans l'enclave de l'est de Derna, ville de
Cyrénaïque avec une forte tradition de militantisme et de
laquelle, sous Kadhafi, sont partis de nombreux combattants en
Irak et en Afghanistan. Mais il faut noter que les groupes qui
avaient fait allégeance à l'OEI ont précisément été chassés du
centre de Derna, ce qui prouve que, sur place, les choses ne sont
pas irréversibles. Les troupes de l'OEI peuvent être défaites par
un autre groupe armé si la situation locale impose un rapport de
force qui leur est défavorable.
Quant à Syrte, il y a effectivement une présence des milices de
l'OEI dans la ville même et jusqu'à 150 km à l'est. Or c'est une
route quasi déserte. Ces milices contrôlent de fait un pan
désertique du pays. Dès lors, qu'est-ce que cela signifie que de
contrôler militairement un désert de 150 km avec 300 hommes. Je ne
suis pas d'accord non plus avec le chiffre avancé par l'ONU de 23
% du territoire libyen contrôlé par l'OEI. La Libye est un vaste
pays de 1,5 million de kilomètres carrés. Ces milices sont
réellement implantées dans quelques quartiers de Benghazi, à Syrte
et dans la banlieue est de Derna. En aucun cas cela ne représente
au total 23 % du territoire.
Quelle est la genèse de la présence de l'OEI en Libye ?
Le contexte local a fait que certaines milices locales ont, à un
moment donné et au gré de leurs intérêts, fait allégeance au
groupe qui leur a semblé le plus puissant ou qui paraissait
prendre une position d'arbitre en cas de différend avec une autre
milice. Il faut bien comprendre qu'en Libye, ce qui prime, c'est
la question locale et non les questions d'idéologie. Certains
combattants passent ainsi très facilement d'une organisation à une
autre : d'abord membres de milices qui ont combattu en 2011, ils
ont pu ensuite rejoindre les rangs d'Ansar al-Charia (NDLR :
organisation djihadiste libyenne placée par l'ONU dans les listes
des organisations proches d'Al-Qaïda). Des combattants ont décidé
ensuite, de basculement en basculement, de se réclamer de l'OEI,
qui dispose d'une réputation d'efficacité et d'une visibilité
médiatique certaine. Pour ces mêmes raisons, d'ailleurs, certains
combattants libyens qui avaient pu partir combattre en Syrie
étaient déjà passés, sur place, des rangs de Jabhat al-Nosra (NDLR
: Front al-Nosra, groupe djihadiste affilié à Al-Qaïda) à ceux de
l'OEI. Une fois revenus en Libye, ils ont aussi fait allégeance à
l'OEI.
Pourquoi la ville de Syrte fait-elle figure de bastion de l'OEI
?
Il y a là un contexte particulier. D'abord, c'est la ville berceau
de la tribu de Kadhafi et son dernier fief. Ensuite, la population
locale a été totalement laminée par les combattants
anti-kadhafistes soutenus par l'aviation de l'Otan en 2011. Cette
ville a été écartée du processus naissant d'intégration politique.
Devant le vide politique, certains combattants venus de Misrata se
sont organisés en milices locales. S'ils n'ont pas une grande
formation militaire ou religieuse, ils ont occupé le terrain
sécuritaire. Mais ils ont été perçus par la population de Syrte
comme une force d'occupation. Un ressentiment en est né dans une
population désarmée. L'OEI s'est implantée sur un terrain propice
puisque, si elle a commis des exactions, elle a aussi administré
le territoire et a imposé une forme de justice, ce qui lui a
permis de se faire accepter par la population qui était en demande
d'ordre et de sécurité. Mais cela ne signifie nullement que la
population de Syrte accepte l'idéologie de l'OEI ; elle la tolère,
car il n'y a pas d'alternative.
Qui sont les combattants étrangers de l'OEI en Libye ?
Il s'agit surtout de combattants soudanais, égyptiens et
tunisiens. La Libye est d'ailleurs devenue une terre de transit
pour partir en Syrie. Ansar al-Charia a pu servir d'interface pour
envoyer des combattants là-bas. L'OEI tente aussi de recruter dans
le sud du pays, auprès des populations touareg ou des Maliens
installés là. Elle y déploie un discours de propagande
panislamiste qui prétend que le combat dont elle se réclame n'est
pas cantonné aux seuls musulmans arabes.
Vous dites que le local prime sur le national en Libye. Mais,
avec cet élément exogène et international qu'est l'OEI, est-ce
que cela ne va pas faire bouger ces lignes et obliger à dépasser
ce niveau local ?
L'OEI en Libye sera mise en défaut et combattue efficacement quand
il y aura un minimum d'entente contre elle entre les différents
rivaux en lice pour le pouvoir. Or, pour le moment, leur priorité
est la lutte pour la conquête du pouvoir et non combattre l'OEI.
Cependant, on peut aussi noter que les Libyens, au quotidien, ne
tolèrent pas et ne toléreront pas une présence étrangère sur leur
sol très longtemps. Les Libyens sont très attachés à leur
spécificité et peuvent voir d'un mauvais œil ces combattants
étrangers et leur loi. Tout cela pourrait aboutir à un sentiment
de rejet de la part des populations locales contre ces combattants
étrangers et contre l'OEI. Mais pour le moment, dans ce paysage
libyen très fragmenté, d'anomie politique, où la défiance et la
lutte de tous contre tous prévalent, nous sommes plutôt dans un
scénario gris où l'OEI est bloquée dans ses enclaves et tente de
déstabiliser, à coups d'attentats, les forces rivales. Mais, sauf
ralliement à l'OEI de combattants ou de groupes armés en lice pour
le pouvoir local dans le Grand Sud libyen, je doute de la capacité
de l'OEI à s'étendre hors de ses enclaves actuelles.
Est-ce que la Libye a une dimension particulière dans la
stratégie de l'OEI. Dans un de ses communiqués, elle faisait
référence à sa présence "en terre musulmane libyenne au sud de
Rome" : est-ce la Rome actuelle ou une Rome symbolique ?
Cette allusion à Rome peut être interprétée soit comme une
référence à l'Empire romain dont la Libye constituait l'une des
provinces, soit comme celle de la guerre contre les croisés. Quoi
qu'il en soit, cette propagande vise sans doute à faire venir des
volontaires en Libye pour y étendre sa zone d'implantation du fait
de l'intensification des bombardements de la coalition en Syrie et
en Irak, et du contrôle accru de la frontière turco-syrienne.
Cependant, la terre libyenne n'a pas la même force symbolique que
celle d'Irak et de Syrie (NDLR : qui entre dans une vision
eschatologique religieuse de bataille ultime pour l'OEI). Ce
croissant fertile a une dimension historique forte avec le califat
dont se réclame l'OEI. La Libye n'est pas centrale dans ces
visions religieuse, historique et politique et l'imaginaire libyen
est moins fort pour l'OEI.
L'ONU craint que la Libye ne devienne une tête de pont ("hub")
vers la secte islamiste nigériane de Boko Haram, qui se fait
désormais appeler l'État islamique en Afrique de l'Ouest, mais
aussi vers l'Algérie, le Mali… Le risque est-il réel d'une
jonction des djihadismes africains via la Libye ?
Géographiquement, la Libye est un carrefour : entre le Maghreb et
le Machrek, entre l'Afrique subsaharienne et l'Afrique du Nord.
Syrte est également la frontière entre la Cyrénaïque et la
Tripolitaine et la grande voie d'accès vers le Fezzan, le grand
sud du pays. Il y a dans la stratégie de l'OEI la volonté de
rallier les Touareg mais aussi les populations subsahariennes.
Seulement, est-ce que cela va réussir, c'est une autre question
sachant que, dans sa grande majorité, la population libyenne est
hostile à la présence de combattants étrangers sur son sol.
La septième réunion des États voisins de la Libye vient d'avoir
lieu à Alger en attendant une conférence sur le même sujet
libyen à Rome le 13 décembre prochain. À Alger, le Maroc était
absent, pourquoi ? Ensuite, l'Algérie semble privilégier la
solution politique, refusant toute idée d'intervention et
organisant même une médiation au Sud entre les Toubou et les
Touareg. L'Égypte, également invitée à Alger, a bombardé en
février dernier l'OEI dans la ville de Derna. Ces approches
différentes des pays de la région vous semblent-elles cohérentes
?
En ce qui concerne l'absence de Rabat, il faut peut-être en
chercher la raison dans une rivalité entre les diplomaties
algérienne et marocaine, même si ces deux pays ont les mêmes
objectifs sur ce sujet. Le Maroc avait accueilli aussi un round de
négociations en août dernier à Skhirat. Pour ce qui est de
l'Égypte, c'est différent : Le Caire a fait le choix stratégique
du soutien au général Haftar à Tobrouk, dans l'est du pays.
L'Algérie, le Maroc et la Tunisie ont adopté une position plus
équilibrée en maintenant le dialogue avec les deux gouvernements
rivaux (Tripoli à l'ouest et Tobrouk à l'est) et ont affiché leur
volonté d'intégrer à ce dialogue toutes les factions qui y sont
disposées. Plus largement, les trois pays du Maghreb ont une vraie
préoccupation sécuritaire par rapport à ce dossier libyen et
tentent de le régler politiquement.
On parle déjà d'intervenir pour combattre l'OEI en Libye...
Ces interventions à répétition sont réellement contre-productives.
Même les Libyens les moins mal disposés à l'égard des Occidentaux
sont persuadés que le but ultime de tout cela est de bombarder
encore leur pays. Nous avons perdu le contact avec ce pays, fermé
les ambassades. Nous naviguons à vue dans la résolution du dossier
libyen qui doit être avant tout politique.
Propos recueillis par Hassina Mechaï
* Auteur de l'ouvrage Au cœur de la Libye de Kadhafi,
éditions Jean-Claude Lattès, 2011
Lancé le 19 décembre 2011, "Si Proche Orient" est un blog d'information internationale. Sa mission est de couvrir l’actualité du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord avec un certain regard et de véhiculer partout dans le monde un point de vue pouvant amener au débat. "Si Proche Orient" porte sur l’actualité internationale de cette région un regard fait de diversité des opinions, de débats contradictoires et de confrontation des points de vue.Il propose un décryptage approfondi de l’actualité .
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