Quand le premier ministre Daoud Oglo fit sa déclaration concernant la
responsabilité de DAECH dans l’attentat terroriste contre une réunion de
jeunes Kurdes dans la ville de Suruç, les équipes de secours n’avaient
pas encore fini ni de compter les martyrs et les blessés ni d’évaluer
les dégâts matériels. Par contre, Recep Tayyip Erdogan, qui se trouvait,
alors, dans le nord de Chypres, n’a pas précisé l’identité des
responsables de cet attentat, se contentant de condamner « le
terrorisme, quelle que soit son origine » et appelant à une « campagne
internationale » pour mettre fin à ce fléau.
Ce jour-là, les suppositions allèrent bon train sur les causes d’une
telle contradiction, flagrante, entre les deux déclarations. On se
demanda – et certains continuent à se demander – sur l’accusation hâtive
signée « Daoud Oglo » et dirigée vers DAECH qui, pourtant n’avait pas
réclamé la responsabilité de l’acte terroriste. Cependant, ceux qui
suivent de près les différends qui existent au sein du « Hizb Adala Wa
Tanmia » (Parti de la Justice et du Développement) ainsi que ceux qui
connaissent l’historique des combats entre les Turcs et les Kurdes n’ont
pas été bien surpris. Ils ont bien compris que les paroles d’Erdogan
visent les militants de son parti, qu’elles constituent, en même temps,
un discrédit de la déclaration d’Oglo et une tentative de reprendre en
main l’initiative face à son premier ministre, tant au sein du Hizb que
sur le plan intérieur turc, notamment le conflit qui oppose, depuis
Mustapha Kemal Atatürk, les Turcs et les Kurdes.
C’est que Daoud Oglo tente, depuis un certain temps, d’ouvrir des canaux
vers certains partis de droite opposés à Erdogan dont, en premier lieu,
« Le Parti Républicain du Peuple » qui, selon des sources informées,
avait mis une seule condition pour s’allier à Oglo : minimiser le rôle
politique du président turc… Certaines autres sources avaient, quant à
elles, parlé de la nécessité de mettre fin à son leadership, profitant,
pour cela, du congrès du « Parti de la Justice et du développement »,
prévu en septembre.
Cet aspect de la crise, qui sévit en Turquie depuis la veille des
dernières législatives et qui s’exacerba à cause des résultats mêmes de
ces élections, ne donne pas une image complète des objectifs visés par
le président turc. En effet, et en plus de la tentative de marginaliser
ses adversaires au sein du parti, surtout ceux qui rêvent de prendre sa
place (Abdallah Gül et Daoud Oglo, en particulier), Erdogan a tenté, à
la suite de l’attentat de Suruç, de faire d’une pierre plusieurs coups.
Le premier, et le plus important, est de diminuer les pressions exercées
par Washington, surtout en ce qui concerne le rôle que la Turquie doit
(et peut) jouer dans la guerre terrestre qui doit être menée par «
L’Alliance internationale » contre DAECH ; voilà pourquoi il a posé ses
conditions, exigeant le consentement des Etats-Unis, d’abord sur la
chute du régime de Bachar Assad, mais aussi sur sa guerre contre le PKK
(Parti Kurde des Travailleurs) et, surtout, sur la création dune « zone
tampon pacifiée » syrienne tout le long de la frontière syro-turque,
afin de couper la voie aux militants kurdes entre Kobanî (Aïn Al Arab)et
les regions syriennes du nord-est, sans que cette zone entrave les
mouvements de DAECH, surtout dans la zone pétrolière que cette
organisation terroriste contrôle en Syrie.
Il faut dire que ces trois conditions – exigences sont devenues vitales
pour Erdogan, surtout à la suite de la victoire kurde à Kobanî, puis à
Tel Abyad : parce que cette double victoire avait permis de relier les
zones à majorité kurde en Syrie et en Turquie, faisant du PKK une force
considérable. A cela, il nous faut ajouter les changements notoires qui
ont eu lieu au Moyen Orient à la suite de l’accord nucléaire entre
l’Iran et le groupe des cinq + un et qui ont ouvert la voie à de
nouveaux compromis, dont le plus important est exprimé par le projet du
président russe Vladimir Poutine de réunir les Etats adversaire, de
l’Iran à la Syrie et à l’Arabie saoudite, dans la lutte commune contre
DAECH et le terrorisme… D’où, Erdogan était pressé de spécifier son
rôle.
Quels sont les résultats que le président turc a pu obtenir de tout cela ?
Il a pu, tout d’abord, obtenir le consentement officiel de Washington et
le silence des autres parties impliquées (la Russie, par exemple) sur
sa guerre contre le PKK considéré comme « un parti terroriste au même
titre que DAECH ». De plus, le président de la région du Kurdistan
irakien, Barzani, ami d’Erdogan et homme-lige de Washington, a sommé les
combattants du PKK qui se trouvent chez lui, selon l’accord signé avec
la Turquie, de quitter le territoire irakien. A cela s’ajoutent les
bombardements des villages kurdes, les arrestations par centaines des
cadres du PKK et les menaces proférées contre le « Parti démocratique
des peuples » sous prétexte qu’il soutient le terrorisme et procure des
armes au PKK, selon les dires du ministre de l’intérieur turc Mouloud
Jawich Oglu et, aussi, des medias turcs proche du régime.
Il faut dire que la guerre contre le PKK trouve gré aux yeux des ultra
nationalistes turcs, en premier lieu le parti du « Mouvement National »
qui considere que la reconnaissance de la cause kurde constitue les
préludes de l’émiettement de la Turquie. Mais cela ne constitue pas la
clause la plus importante ; en effet, porter un coup au PKK vise,
aujourd’hui, la gauche turque, surtout la nouvelle gauche, dont
l’importance a commencé à se faire sentir dans les mouvements politiques
de mai 2013 qui avaient envahi les rue d’Istanbul, Ankara, Antalya,
Izmir, mais aussi de toutes les villes turques, et qui avaient abouti à
une meilleure organisation des mouvements syndicaux et de masse,,, et,
cela, malgré la répression qui toucha des centaines et l’arrestation de
plus d’un millier de personnes.
Enfin, la guerre contre le PKK, responsable – lui et ses alliés du «
Parti Démocratique des peuples - de la défaite du « Parti de la Justice
et du Développement », facilitera, d’une part, les élections anticipées
et permettra peut-être, d’autre part, à Erdogan de retrouver la
majorité absolue dont il a besoin pour amender la constitution dans le
sens qui lui donnera pleins pouvoirs. C’est qu’Erdogan pense que la
poursuite des leaders et des cadres du PKK diminuerait le pourcentage
réalisé par « Le Parti démocratique des Peuples » à moins des 10٪ requis
et, qu’ainsi, il pourrait, à nouveau, imposer le régime présidentiel
qu’il avait imaginé et qui lui ouvrirait la voie vers le « nouveau
sultanat » basé sur le facteur religieux dominant au Moyen Orient.
Rappelons, à cet effet, sa déclaration à la suite des législatives de
2011 sur la religion en tant que « source d’inspiration à de nombreux
régimes, parce que nous avons démontré que l’Islam et la démocratie
peuvent vivre ensemble »,
Il est vrai qu’à ce moment-là, Erdogan avait misé sur les victoires des «
Frères Musulmans » en Tunisie et en Egypte qui l’avaient accueilli
comme le leader de la nouvelle époque historique qui se profilait,
alors, au Moyen Orient. Il est vrai, aussi, que ces victoires n’ont pas
duré et que la défaite des « Frères Musulmans », en Egypte surtout, fut
cuisante. Cependant, un plan B était prévu : en finir avec la laïcité en
Turquie, à travers l’accélération des mesures prises au sein de l’armée
et en continuant à pousser en avant les officiers loyalistes, et
agrandir la zone d’influence turque en poursuivant la mainmise sur les
regions frontalières syriennes.
En 2013, la question que nous étions posée était : « Erdogan, le leader
du jeu “Je suis le Sultan”, pourra-t-il amender la Constitution turque à
son avantage ? ». Aujourd’hui, nous reposons la même question, mais
sous une autre forme : Erdogan pourra-t-il récupérer son rêve «
sultanesque » en utilisant le crime terroriste de Suruç comme le point
de départ à d’autres crimes et d’autres massacres, suivant, par là,
l’exemple de ses prédécesseurs, Atatürk en particulier, qui, à la suite
de « L’Accord de Sèvres », il y a cent ans, ou presque, avaient
perpétré des massacres afin d’empêcher la création de l’Etat kurde ?
« Je suis heureux parce que je suis turc ». Ce slogan, que Mustapha
Kemal Atatürk avait utilisé pour faire de la propagande à sa politique
contre les minorités ethniques, sera-t-il utilisé par Erdogan dans son
nouveau combat contre les Kurdes ?
D. Marie NASSIF-DEBS
Cet article parut, en arabe, dans la revue bimensuelle « Annidaa »
(6 août 2015)
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