Égypte : En Égypte, Hollande célèbre le régime militaire de Sissi (Armin Arefi)

Il y a de quoi être fier. Pour la seconde fois en trois mois, le
président de la République est l'invité d'honneur d'une grande messe
internationale. Après avoir été l'hôte du roi Abdallah d'Arabie saoudite
lors du sommet du Conseil de coopération du Golfe à Riyad, François
Hollande est, cette fois, convié ce jeudi par le président égyptien
Abdel Fattah al-Sissi à l'inauguration en grande pompe de la seconde
voie du canal de Suez. Le chef de l'État marchera ainsi sur les pas de
l'ingénieur français Ferdinand de Lesseps, concepteur du Canal en 1869,
et sera aux premières loges pour admirer les avions de combat Rafale
égyptiens, achetés par Le Caire en février dernier, survoler le site
pharaonique.
Mais ces festivités grandioses sont entachées de sang. Il y a
pratiquement deux ans jour pour jour, à une centaine de kilomètres de la
ville d'Ismaïlia, quelque 800 personnes étaient tuées par les forces de
sécurité égyptiennes sur la désormais tristement célèbre place Rabaa
al-Adawiya du Caire. Partisanes du président islamiste Mohamed Morsi,
elles siégeaient pour réclamer le retour de leur héros, destitué le 3
juillet 2013 par l'armée du général Abdel Fattah al-Sissi, et qui n'a
depuis plus jamais recouvré la liberté.
« Il est décevant de voir le président français François Hollande fermer
les yeux sur la situation en Égypte depuis deux ans, pour mieux vendre
des Rafale », s'insurge Yahia Hamed, ancien ministre de l'Investissement
de Mohamed Morsi, et contraint à l'exil en Turquie. « Or, non seulement
le coup d'État a abattu les espoirs de millions de personnes qui
s'étaient soulevées contre le régime tyrannique de [l'ancien président]
Hosni Moubarak, mais il a créé le plus féroce régime de l'histoire
moderne de l'Égypte, responsable du massacre de Rabaa al-Adawiya. »
Répression inouïe
« Un coup de force populaire », ironisait à l'époque un diplomate en
poste au Caire, symbole de la réaction plus que mesurée des
chancelleries occidentales au renversement de Mohamed Morsi, premier
président démocratiquement élu de l'Égypte en 2012. Seuls les États-Unis
oseront dénoncer le sort réservé aux Frères musulmans et décideront en
conséquence de suspendre l'aide militaire de 1,3 milliard de dollars
accordée chaque année à l'armée égyptienne. Or, en agissant de la sorte,
Barack Obama s'attirera les foudres de la population, désormais
majoritairement hostile aux islamistes qu'elle accuse d'avoir ruiné le
pays en moins d'un an de pouvoir.
« Il y a eu une vraie déception populaire en Égypte concernant le
pouvoir des Frères musulmans et l'armée a réalisé ce que le peuple
voulait », note la politologue Nadine Abdallah, installée au Caire et
titulaire d'un doctorat en Sciences politiques de l'Institut d'études
politiques de Grenoble. « Ce n'est pas comme cela que la démocratie
fonctionne. La faible popularité de François Hollande, par exemple,
signifie-t-elle qu'il faille le renverser sur le champ ? » rétorque
l'ancien ministre Frère musulman Yahia Hamed. « S'il n'y avait pas eu
les militaires, cela aurait tourné en guerre civile », tranche Tewfik
Aklimandos, chercheur associé à la chaire d'histoire contemporaine du
monde arabe au Collège de France, et en Égypte depuis deux ans. « Plus
personne en Égypte ne voulait entendre parler des Frères [musulmans] »,
ajoute-t-il.
Les livraisons d'armes américaines ont finalement repris en avril
dernier. Entre-temps, une répression inouïe s'est abattue sur les Frères
musulmans. En deux ans, plus de 1 400 de leurs partisans ont été tués,
des dizaines de milliers emprisonnés et des centaines condamnées à mort -
dont Mohamed Morsi - dans des procès de masse expéditifs dénoncés par
l'ONU.
Les révolutionnaires laïques pris pour cible
« Il reste aujourd'hui près de 1,5 million de partisans des Frères
musulmans en Égypte [sur 80 millions d'habitants, NDLR]. Que vont faire
les autorités ? Tous les tuer ? » peste Youssef, révolutionnaire de la
première heure qui a cessé de manifester à la vue de l'armée lors de la
grande manifestation anti-Morsi organisée le 30 juin 2013. « La vraie
démocratie, c'est laisser ses adversaires gouverner s'ils ont gagné les
élections et les laisser se discréditer par l'exercice du pouvoir. Les
bases de cet État ne sont pas saines, et Sissi se voile la face s'il
pense qu'il peut diriger là-dessus. » Totalement désabusé, le jeune
homme doit se méfier du climat ultra-sécuritaire régnant depuis le 3
juillet 2013 dans le pays.
En effet, bien au-delà des Frères musulmans, le pouvoir s'attaque
désormais à toute forme de contestation. À la faveur d'une loi limitant
le droit de manifester, le nouveau pouvoir militaire du Caire a étendu
sa répression aux mouvements laïques et de gauche. Grandes figures de la
révolution du 25 janvier 2011, Ahmed Maher et Alaa Abdel Fattah,
membres fondateurs du Mouvement de la jeunesse du 6 avril, ont ainsi été
respectivement condamnés à trois et cinq ans de prison, sous prétexte
de rassemblements non autorisés.
« Les militaires se sont débarrassés de la sphère politique qu'ils ont
directement investie », analyse Issandr El Amrani, chercheur spécialisé
sur l'Égypte à l'International Crisis Group. « Le régime est aujourd'hui
plus autoritaire que ne l'était celui de Moubarak et l'on assiste peu
ou prou à une restauration de l'ancien régime avec sa structure
sécuritaire, notamment au ministère de l'Intérieur. Quant à la Justice,
extrêmement politisée, elle prend aujourd'hui sa revanche sur les jeunes
révolutionnaires qu'elle accuse d'avoir comploté contre l'État en 2011.
»
Absence de Parlement
Extrêmement populaire et débarrassé de toute opposition, l'homme
providentiel de l'armée égyptienne, le général Abdel Fattah al-Sissi,
n'a eu aucun mal à se faire élire chef d'État en juin 2014 avec un score
de dictateur : 96,9 % des voix. Il dirige depuis le pays d'une main de
fer, qui plus est sans Parlement, garde-fou pourtant indispensable selon
la nouvelle Constitution massivement votée en janvier 2014. Cette
situation unique permet au président al-Sissi de légiférer par décret,
comme bon lui semble.
Le gouvernement égyptien vient ainsi d'approuver un projet de loi
infligeant de lourdes amendes (de 200 000 à 500 000 livres égyptiennes,
soit entre 23 000 et 58 000 euros) à tout journaliste diffusant une
information « contredisant les communiqués officiels » en cas d'attaques
terroristes. Destinée à museler une presse désormais aux ordres, la
mesure traduit également une nouvelle donne sécuritaire.
Si les manifestations des islamistes se sont réduites comme peau de
chagrin, le pays est en proie depuis l'éviction de Mohamed Morsi à une
grave recrudescence d'attentats dans le nord, dans la péninsule du
Sinaï. Au nom de la « solidarité islamique » envers les Frères
musulmans, des groupes djihadistes ont tué des centaines de policiers et
de soldats égyptiens depuis deux ans. Premier d'entre eux, Ansar Beït
al-Maqdess (les Partisans de Jérusalem) un groupe anciennement lié à
Al-Qaïda et qui a fait allégeance en 2014 à l'organisation État
islamique (EI), prenant le nom de « Province du Sinaï ».
L'ombre de l'État islamique
Abdel Fattah al-Sissi a beau imputer ces attentats aux Frères musulmans
et en profiter pour accentuer la répression à leur encontre, aucun lien
n'a pour l'heure été démontré entre les deux organisations. « Nous avons
toujours été opposés à la lutte armée et opté pour le combat pacifique
», insiste depuis Istanbul l'ancien ministre Frère musulman Yahia Hamed.
Et d'ajouter : « Le résultat du coup d'État et de l'oppression est la
radicalisation que l'on peut observer aujourd'hui chez l'EI. »
L'ombre de l'État islamique plane désormais jusqu'au Caire. Un mois
après un appel de l'EI à s'attaquer au corps judiciaire pour venger
l'exécution de ses partisans, le procureur général égyptien, Hicham
Barakat, a été tué dans un attentat perpétré dans la capitale. Dix jours
plus tard, c'est le consulat italien au Caire qui a été ciblé par
l'organisation djihadiste. En réponse, le président Sissi a promis de
durcir la législation antiterroriste.
Si le nouveau texte réduit les délais de jugement et préconise la peine
de mort pour les responsables d'organisations terroristes, il prévoit
également une peine de cinq ans de prison pour quiconque utilise les
réseaux sociaux ou Internet pour promouvoir le terrorisme. Une
disposition qui alarme les organisations de défense des droits de
l'homme, étant donné le large champ d'application du mot « terrorisme »
dans le vocabulaire d'Abdel Fattah al-Sissi.
« Pas que l'économie » (source diplomatique française)
Mais le texte contre le terrorisme fait sans conteste mouche auprès des
pays occidentaux, pour qui la lutte contre l'EI prend aujourd'hui le
dessus sur toute autre considération. « Le contexte régional avec la
présence de l'État islamique en Irak et en Syrie, ainsi que la
détérioration de la situation dans la Libye voisine, fait qu'il est
aujourd'hui difficile de pointer du doigt l'Égypte », analyse Amr Adli,
expert au Carnegie Middle East Center. « Le régime égyptien cherche la
reconnaissance du monde. Et la présence de François Hollande à Ismaïlia
est un signe très important de la force des relations entre l'Égypte et
l'Occident. »
Reste qu'au contraire de la France la chancelière allemande Angela
Merkel ne s'est pas fait prier pour dénoncer publiquement devant le
président al-Sissi « le nombre élevé » de peines de mort prononcées sous
son règne, malgré la signature d'un contrat record de 8 milliards de
dollars entre l'allemand Siemens et l'Égypte. « Parfois, il est plus
efficace de passer des messages en privé que par des annonces »,
rétorque une source diplomatique française. « L'idée est de trouver le
meilleur canal pour parler. Nous sommes en contact direct avec les
autorités égyptiennes et dans notre relation, basée sur la confiance,
nous parlons de tous les sujets, pas uniquement de l'économie. »
(06-08-2015
- Armin Arefi)
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