Les réfugiés syriens de Kilis, en Turquie, ont été ravis d’apprendre
qu’Azaz, leur ville située de l’autre côté de la frontière, avait été
libérée - non pas de l’emprise des forces gouvernementales mais du joug
des miliciens d’Al Qaïda qui les soumettaient à un régime de terreur.
Pour ceux qui se sont soulevés il y a trois ans contre Bachar al Assad,
vivre sous la coupe des djihadistes sunnites les plus radicaux, ceux de
l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), était peut-être encore
pire que de subir la loi d’Assad.
Après trois ans de conflit et 140.000 morts, le sentiment dominant parmi
les opposants à l’étranger est que la guerre de Syrie a désormais un
double objectif : battre les djihadistes est devenu aussi important que
se débarrasser d’Assad.
Très schématiquement, le gouvernement d’Assad contrôle la majeure partie
du territoire situé entre Damas et la côte méditerranéenne. Plus au
nord, les rebelles sunnites modérés tiennent les zones proches de la
frontière turque tandis que les kurdes ont formé à l’est un gouvernement
autonome similaire à celui du Kurdistan irakien.
L’EIIL, lui, tient une longue bande de territoire le long de l’Euphrate,
qui lui permet de faire la jonction avec Al Qaïda en Irak. Sa priorité
affichée, comme le confirme à Reuters un de ses combattants, est
d’établir un califat au Moyen-Orient et aux portes de l’Europe, plutôt
que de lutter contre Bachar al Assad.
Abdallah Khalil, un militant de 25 ans rencontré à Kilis, étudiant en
loi coranique, se souvient de sa joie lorsque les forces loyalistes ont
été défaites à Azaz en 2011.
"La vie était OK puis ces djihadistes ont commencé à arriver. Ils ont
établi un camp d’entraînement militaire, dirigé par un djihadiste venu
d’Egypte, du nom d’Abou Obeida al Mouhajer. D’abord il nous a dit qu’il
était interdit d’applaudir ou de chanter dans les manifestations, puis
ils ont tué le mentor de la révolution, cheikh Youssef, un musulman
modéré."
"Ils nous ont dit : ’Vous êtes des infidèles attirés par le péché, vous
ne voulez pas appliquer la charia’," poursuit Khalil avant d’ajouter :
"L’islam est fortement présent en Syrie mais pas ce genre d’islam. Ils
ont défiguré la religion et la révolution."
Les qaédistes en Syrie se divisent en deux groupes antagonistes, l’EIIL
dirigé par l’Irakien Abou Bakr al Baghdadi, et le Front al Nosra, dirigé
par Abou Mohamed al Golani et soutenu officiellement par la direction
d’Al Qaïda.
Malgré la difficulté de recueillir avec précision des informations sur
la présence d’Al Qaïda en Syrie, un expert estime ses effectifs à 25.000
combattants, dont 10.000 étrangers, parmi lesquels 2.000 venus
d’Europe.
A Azaz, les combattants syriens sont au départ restés fidèles à Nosra
mais l’EIIL a pris ensuite le contrôle de la ville et y a imposé ses
règles.
"Ils sont allés dans une maternelle pour séparer les filles des
garçons", se souvient Mahmoud Osman, 27 ans, un militant originaire
d’Alep.
"Ils ont commencé à aller dans les écoles pour vérifier que les filles
portaient le tchador noir qui recouvre le corps de la tête aux pieds et
ont commencé à demander aux filles de se marier avec eux. Les parents
ont arrêté d’envoyer leurs filles à l’école."
L’EIIL a interdit le tabac, la musique, les rapprochements entre hommes
et femmes en public. Les chrétiens ont été contraints de payer des taxes
pour leur protection, des combattants de l’Armée syrienne libre (ASL)
ont été exécutés en place publique.
"On avait entendu parler d’eux ou on les avait vus sur des vidéos, mais là, on les voyait en vrai", ajoute Osman.
Ce n’est que lorsque les imams locaux ont jugé légitime de combattre
l’EIIL, précisent les réfugiés d’Azaz, que le groupe s’est replié vers
son bastion de Rakka dans l’Est.
Pendant qu’il tenait la ville, celle-ci était préservée des
bombardements des forces loyalistes, qui ont repris dès que l’EIIL est
parti, preuve selon les habitants qu’Assad cherche à favoriser les plus
radicaux des opposants afin de mieux présenter la guerre comme une
bataille contre le "terrorisme".
Khaled Ibrahim, 30 ans, venu de Rakka, publicitaire avant la guerre,
raconte que dans ce fief de l’EIIL, des exécutions ont lieu tous les
vendredis : elles visent des militants, des membres de l’ASL, des
voleurs ou pillards. Quiconque travaille pour une ONG ou un média est
considéré comme un "agent des infidèles".
Abou Thaer, un étudiant en sciences informatiques âgé de 25 ans, a été
capturé par l’EIIL avec des combattants de l’ASL et des employés d’ONG.
"Chaque jour qui passait, je souhaitais mourir", dit-il. "Ils venaient
dans notre cellule avec un sabre, ils nous disaient : ’vous êtes des
infidèles, on va vous égorger.’ Ils ont commencé à torturer des
combattants de l’ASL.
Un jour, ils coupaient un doigt, un autre ils coupaient un bout d’oreille et la laissaient saigner."
Abou Alaa, lui, a combattu dans les rangs de l’EIIL. Agé de 25 ans, cet
ancien membre de l’ASL s’est battu pendant six mois avec les qaédistes
avant de faire défection. "Ils torturaient leurs prisonniers, ils en ont
liquidé beaucoup sous prétexte qu’ils étaient alliés avec les
Occidentaux."
Abou Khaled, un ancien soldat syrien désormais officier de l’EIIL, ne cherche pas à contredire ces témoignages.
Joint par Skype dans le nord de la Syrie, il évoque un réseau de
contacts à l’étranger, en France et en Grande-Bretagne notamment,
opérant via les mosquées ou les réseaux sociaux.
On n’a pas de problèmes pour recruter des combattants. On reçoit des
djihadistes du monde entier, de Tchétchénie, d’Irak, d’Afghanistan,
d’Arabie saoudite, de Libye, du Koweït, de Jordanie, d’Egypte, du Yémen,
de Turquie, de Grande-Bretagne et de France. L’EIIL a environ 6.000
combattants", dit-il.
Les rangs de l’EIIL ont été renforcés par l’évasion de 500 djihadistes
de la prison irakienne d’Abou Ghraïb, de 700 autres de celle de Sednaïa,
près de Damas.
"L’objectif de l’EIIL est de mettre en place un califat qui attirera les
musulmans du monde entier. Notre but est de combattre les infidèles,
que ce soit Bachar al Assad ou l’Armée syrienne libre", poursuit Abou
Khaled.
"Tout apostat doit être décapité et les femmes doivent respecter la charia."
(13-03-2014 - Assawra)
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