mercredi 15 janvier 2014

Tunisie : les victimes de l’ancien régime réclament justice (Julie Schneider)

Elmy a 59 ans. Ancien militaire, membre du Mouvement de la tendance islamique devenu Ennahda, il a passé des années en prison sous le régime de Ben Ali. Grâce à un décret-loi de 2011 qui permet à des victimes de l’ancien régime d’intégrer la fonction publique, il a enfin trouvé du travail, "simple secrétaire" dans un ministère. C’est encore trop pour toute une partie de la population tunisienne, qui a vu dans cette mesure une manière pour le parti islamiste de favoriser "ses" victimes.
La justice transitionnelle peine à voir le jour en Tunisie, celle qui doit permettre de tourner la page des années Ben Ali. Adoptée tard dans la soirée du 14 décembre, une loi favorise la recherche de la vérité, et veut mettre les victimes au coeur du processus. Elle prévoit la création d’une "instance de la vérité et de la dignité". Pendant quatre ans, et une année supplémentaire si besoin, les 16 membres seront chargés d’enquêter, ouvrir les archives, recueillir des témoignages pour faire la lumière sur les exactions commises entre juillet 1955 et aujourd’hui : corruption, atteinte aux droits de l’homme... Tout doit être passé au crible. Et pourtant, personne ne semble faire confiance au processus censé s’enclencher.

"Je n’aurais jamais dû accepter"
Car bien des erreurs ont déjà été commises. Ainsi les réparations pour les blessés et familles de martyrs ont été vues comme une manière d’acheter le silence des victimes... pour mieux protéger les coupables qui seraient toujours en place. Cartes de soins gratuits, de transport, compensation financière... "Je n’aurais jamais dû accepter", avoue Jihed Mabrouk, 27 ans. Une petite tache brune et ronde marque son cou. Le 26 février 2011, lors de protestations, il a reçu une balle. "Un sniper." Depuis, il est un blessé de la Révolution, "le numéro 80", dit-il agacé, sur les 2 147 recensés par la commission Bouderbala. Il attend toujours les soins appropriés. "On n’a pas l’impression d’avoir donné notre sang pour la Tunisie. Ce gouvernement nous traite comme des imbéciles. Ils se servent de nous pour leur campagne électorale", peste-t-il, déclarant avoir brûlé sa carte de soins devant le ministre des Droits de l’homme et de la Justice transitionnelle, Samir Dilou, et regrettant que "les gens [les] voient comme des profiteurs".
"On ne veut pas entrer dans cette polémique. Une victime est une victime. Notre problème, c’est l’État et l’ancienne machine qui est toujours là, pas le fait de savoir à qui appartient telle ou telle victime", Il espère beaucoup de la justice transitionnelle, celle qui doit réparer les dommages causés par la dictature et la répression de la révolution. Mais il craint un "achat" des victimes, contre leur silence.

Impunité
"Dans toutes les expériences de justice transitionnelle, il y a eu achat et instrumentalisation des victimes, estime Amine Ghali, directeur du centre Kawakibi pour la démocratie à Tunis. Selon lui, les victimes "sont le maillon le plus légitime du processus mais surtout le plus faible. Il faut qu’elles arrivent à travailler en commun pour se protéger". Une gageure !
Association pour les victimes du bassin minier de 2008, pour les anciens prisonniers, pour les blessés et martyrs de la révolution, les groupes pullulent... "On voit par exemple l’association des blessés de la révolution de Regueb ne pas parler à celle de Sidi Bouzid", avoue Amine Ghali. Il estime que "l’État profond", c’est-à-dire l’appareil sécuritaire composé notamment du ministère de l’Intérieur, "oeuvre à l’effritement des victimes".
"Il faut une véritable volonté politique pour s’attaquer à cela. Au début, l’appareil sécuritaire s’est recroquevillé face aux tentatives de réformes, mais ils sont en train de se reconstituer. Un syndicat a même demandé la libération de toutes les personnes jugées dans les procès des martyrs de la révolution. Face à l’impunité, les pratiques de torture continuent", dénonce Amine Ghali.
Depuis le 14 janvier 2011, des procès militaires se sont ouverts, comme à Regueb ou encore Thala et Kasserine, alors que les familles ne pouvaient pas se constituer partie civile au moment de l’instruction. "La justice transitionnelle que l’on s’efforce de mettre en place est déjà vidée de sa substance par ces procès. Certes, personne n’est à l’abri de poursuites par l’Instance de la vérité et de la dignité, mais on ne peut être jugé deux fois pour les mêmes faits", note Charfeddine El-Kelil, un des avocats des familles des martyrs et des blessés, qui qualifie ces procès de "mascarade" et de "campagne d’humiliation".

Au-delà des clivages
Manque d’indépendance de la justice, crainte de politisation des membres de l’Instance de la vérité et de la dignité"... "Beaucoup de personnes n’ont pas confiance dans le processus de justice transitionnelle, il est difficile de recueillir des témoignages", note Rafik Omrani, 35 ans, cinéaste, président de l’association Taabir qui travaille sur la mémoire. À travers le projet "Témoin oculaire", de jeunes blogueurs formés par Taabir sont allés recueillir 150 témoignages de victimes de torture à travers 18 régions du pays. "On voulait pousser les personnes de droite et de gauche à être solidaires sur la question de la torture, mais aussi les jeunes à s’impliquer dans le processus de justice transitionnelle. Souvent, les langues ne se délient que le dernier jour", constate-t-il.
"Certains ont encore peur de parler parce que leurs tortionnaires sont toujours là et s’engagent même en politique", souligne Sabrine, qui travaille sur le projet "Quand la blessure parle" de l’organisation Justice et réhabilitation. Au coeur de la médina, à deux pas de la mosquée Zitouna, cette association a élu domicile dans une ancienne cellule du RCD, le parti de Ben Ali, dissous depuis. Sillonnant le pays, l’association a plaidé auprès de 140 personnes de tous bords. "Elles sont toutes différentes : géographiquement, idéologiquement et historiquement. Mais certaines, comme les communistes et les islamistes, peinent à communiquer entre elles", souligne Karim Abdessalem, le président de cette organisation qui estime que "la lutte contre la politisation des victimes est le défi de la justice transitionnelle".

(14-01-2014 - Julie Schneider )

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