L’année 2013 a signé le retour de l’Iran. Isolée diplomatiquement
sous l’ère Ahmadinejad, la République islamique est revenue sur le
devant de la scène internationale par la grande porte. À la faveur de
l’élection en juin du président "modéré" Hassan Rohani, Téhéran a changé
de ton et a précipité la conclusion d’un accord intermédiaire limitant
son programme nucléaire, qui empoisonne ses relations avec l’Occident
depuis une décennie. Surtout, les ayatollahs ont entamé en catimini des
discussions directes avec les Américains, une première en trente ans.
"Ce rapprochement entre l’Iran et les États-Unis, même s’il est timide,
change totalement la donne de la région", souligne Fatiha Dazi-Héni,
maître de conférences à l’IEP de Lille et spécialiste des monarchies du
Golfe. Une évolution qui pourrait sensiblement modifier les rapports de
force dans la guerre confessionnelle que se livrent musulmans sunnites
(pays du Golfe) et musulmans chiites (Iran) et qui trouve actuellement
son apogée dans le conflit syrien.
L’Iran devenu incontournable
Or, sur ce dossier aussi, l’Iran demeure en position de force. Plus
grand allié de Bachar el-Assad, à qui elle apporte soutien militaire
(armes et combattants du Hezbollah chiite) et financier, la République
islamique a permis au président syrien de reprendre le dessus sur la
rébellion majoritairement sunnite. De fait, Téhéran est un interlocuteur
obligé dans tout règlement politique du conflit. Le pourrissement de la
situation en Syrie influe sur l’Irak voisin, en proie à un soulèvement
des populations sunnites récupérées par al-Qaida.
Depuis le départ de l’armée américaine en 2011, l’Iran, très proche du
pouvoir chiite de Bagdad, apparaît comme le seul pays pouvant éviter au
pays de sombrer dans le chaos. Dans ces deux conflits, la République
islamique et les États-Unis possèdent un ennemi commun : les djihadistes
d’al-Qaida. "L’Iran va redevenir acteur régional prépondérant, prédit
ainsi Fatiha Dazi-Héni. C’est la seule puissance assez solide pour
assurer la sécurité dans la région après le retrait américain."
Fermeté de la France
Or, à la différence des États-Unis, la France n’a pas rompu avec l’ère
Ahmadinejad. Sur le dossier nucléaire, Paris a même fait preuve de plus
de fermeté que Washington. "Certains partenaires ont laissé la presse
nous attaquer, alors que cette fermeté a finalement payé avec un accord
plus précis qui a plu à tout le monde", note un diplomate français. Sur
le dossier syrien, la position française est encore plus tranchée.
Paris a été la première capitale occidentale à avoir réclamé le départ
de Bachar el-Assad, reconnu l’opposition et proposé d’armer les
rebelles. Or, non seulement le président syrien reprend le dessus sur
une opposition morcelée, mais il a surtout été remis en selle
diplomatiquement par l’accord sur le démantèlement de son arsenal
chimique négocié entre Moscou et Washington, au grand dam de Paris.
"Nous n’avons rien fait de sérieux pour faire partir Bachar el-Assad",
pointe aujourd’hui l’analyste François Nicoullaud, ancien ambassadeur de
France en Iran. "Au contraire, nous avons laissé s’affaiblir la branche
démocratique de l’opposition, si bien que le piège se referme
aujourd’hui sur nous."
Les positions risquées de la France
"La France a pris des risques avec une position forte dès le début",
rétorque un diplomate français. "Mais nous nous sommes retrouvés face à
l’hésitation d’autres partenaires internationaux, qui nous ont de fait
laissés seuls en pointe. Le dossier s’est, dès lors, compliqué et Bachar
el-Assad a pu profiter des atermoiements de la communauté
internationale pour justifier son discours de rempart contre le chaos
djihadiste."
Sur la Syrie, comme sur le nucléaire iranien, la France a épousé les
thèses de l’autre grande puissance régionale impliquée dans la guerre
sunnite/chiite : l’Arabie saoudite. Opposé à une réhabilitation de
l’Iran dans le concert des nations et grand argentier de l’opposition
syrienne armée (mais pas des djihadistes), l’ultraconservateur royaume
saoud n’a que très moyennement apprécié le rapprochement entre son plus
grand allié, les États-Unis, et son ennemi chiite iranien.
Coup de froid Washington-Riyad
"Il existe aujourd’hui une crise de confiance entre les dirigeants
saoudiens et leur allié américain, car ils redoutent le grand
marchandage entre l’Iran et les États-Unis dans la région", explique la
spécialiste du Golfe Fatiha Dazi-Héni. "L’Arabie saoudite, que l’on
présente comme l’avant-garde de la diplomatie arabe, est aujourd’hui en
grande difficulté face à la nouvelle donne régionale."
Échaudé par la volte-face américaine sur la Syrie, et encore plus par la
conclusion de l’accord sur le nucléaire, le royaume saoud, dont la
sécurité est assurée par les États-Unis, a décidé en protestation de
refuser d’endosser son poste de nouveau membre non permanent du Conseil
de sécurité de l’ONU. Une première. "L’Arabie saoudite joue un rôle
important au Moyen-Orient, encore plus avec le contexte actuel d’une
Égypte chancelante", souligne un observateur bien au fait des relations
franco-saoudiennes. "Et ce pays, comme les autres monarchies du Golfe,
ne trouve pas acceptable l’extension de l’influence iranienne dans la
région, via le conflit syrien. Et lorsque l’on voit les implications de
l’Iran en Syrie, au Liban où il soutient le Hezbollah, ou le danger lié à
la prolifération nucléaire, on peut juger que la République islamique
n’aide pas à la stabilité de la région."
Sanglante décennie 80
Une position qui tranche avec la tradition de médiateur de la France au
Moyen-Orient, imprimée par le général de Gaulle et suivie jusqu’à
Jacques Chirac. Depuis Nicolas Sarkozy, et son rapprochement avec le
Qatar, Paris semble placer tous ses oeufs dans le même panier sunnite,
au risque de se retrouver lésé si le camp chiite venait à l’emporter.
"Le logiciel de la diplomatie française, habitué à traiter d’État à État
au Moyen-Orient, ne s’est pas adapté aux changements de la région, où
le principe d’État-nation est remis en cause par la problématique
transfrontalière sunnite-chiite", pointe Karim Sader, politologue et
consultant, spécialiste des monarchies du Golfe. À en croire cet expert,
la France mènerait depuis l’avènement de la République islamique en
1979 une politique hostile à l’égard de l’Iran.
Bien que l’ayatollah Khomeiny ait été accueilli en France avant la
révolution islamique, Paris lui a retiré son soutien dès la proclamation
du régime islamique. Durant les huit ans de la guerre Iran-Irak, la
France a soutenu sans failles Saddam Hussein, à qui elle a vendu des
armes (dont des gaz neurotoxiques). La décennie 80 a également été
marquée par les attentats du Drakkar (1983) à Beyrouth, qui a causé la
mort de 58 soldats français, la prise en otages de Drançais au Liban
(1985-1988) et des attentats meurtriers à Paris. Dans les trois cas,
l’Iran est impliqué par le biais du Hezbollah, mouvement chiite libanais
qu’il a créé en 1982.
Changement de ligne au Quai d’Orsay
Si les relations franco-iraniennes se sont quelque peu apaisées durant
les mandats des présidents iraniens Rafsandjani (modéré) puis Khatami
(réformateur), permettant l’arrivée de nombreuses entreprises françaises
en Iran, elles se sont de nouveau assombries avec l’élection à la
présidence de l’utraconservateur Ahmadinejad en 2005, couplée à celle de
Nicolas Sarkozy en 2007. "La diplomatie française a alors suivi une
ligne plus favorable à l’Amérique et à l’Otan", explique une source bien
au fait des arcanes du Quai d’Orsay. "Les tenants de cette ligne
considèrent que l’on a plus intérêt à s’ancrer sur les pôles de
stabilité et de prospérité de la région, même s’il s’agit de régimes
autoritaires et traditionnels, d’autant plus qu’ils sont de gros
clients."
Une vision que récuse totalement un diplomate français. "Être ferme
contre l’Iran ne signifie pas être opposé à l’Iran", souligne-t-il, non
sans rappeler que François Hollande a été le premier chef d’État
occidental à rencontrer le nouveau président iranien Hassan Rohani, en
septembre dernier à New York. "Le dialogue avec l’Iran s’est beaucoup
amélioré, souligne le diplomate. Ce pays doit maintenant être jugé sur
ses faits." Pourtant, côté iranien, on admet que la relation
franco-iranienne n’est pas au beau fixe, alors qu’elle s’est améliorée
avec d’autres alliés de la France. "L’Iran souhaite davantage parler
avec les États-Unis, car il estime qu’ils sont le noeud de tous les
problèmes, estime l’ancien diplomate François Nicoullaud. Les Français
restent, eux, à la marge."
Pétrodollars saoudiens
Un second rôle qui ne semble pourtant pas déranger outre mesure Paris,
qui semble aujourd’hui plus intéressé par les pétrodollars saoudiens que
par le potentiel non négligeable d’une société iranienne de 75 millions
d’habitants, plus éduquée et consommatrice que son rival sunnite, et
que les sanctions ont privé des dernières innovations occidentales. Pour
le spécialiste du Golfe Karim Sader, le positionnement de la France
s’explique avant tout par le souhait de conforter ses parts de marché
dans le Golfe, quitte à se passer du prometteur marché iranien. "Les
monarchies du Golfe sont désormais réticentes à toute ouverture de leurs
alliés envers l’Iran, souligne-t-il. Dans ce clivage sunnite/chiite, la
France a choisi son camp." Paris compte bien s’engouffrer dans la
brèche provoquée par le coup de froid entre Riyad et Washington.
"Il est important de montrer à nos alliés que nous les soutenons et ne
reculons pas à n’importe quelle occasion", confie un diplomate qui
fustige les "godilles" de Barack Obama au Moyen-Orient. "Le président
américain donne aujourd’hui l’impression de vouloir au plus vite se
désengager de la région au profit du pivot vers l’Asie. Or, le
Moyen-Orient restera une région très sensible avec de nombreux
conflits", insiste le diplomate tout en admettant que la "diplomatie
économique avec l’Arabie saoudite est particulièrement intéressante
compte tenu du potentiel de ce pays".
Droits de l’homme
Le royaume saoud est devenu en 2013 le premier client de la France, avec
des échanges qui ont dépassé les huit milliards d’euros en 2013. Au
Liban, où l’Arabie saoudite, comme la France, s’inquiète de l’influence
grandissante de l’Iran via le Hezbollah, Riyad a versé en décembre à
l’armée libanaise trois milliards d’euros pour acheter... des armes
françaises. Un "déséquilibre régional" qui inquiète Pouria Amirshahi,
député PS de la neuvième circonscription des Français de l’étranger, né
en Iran.
"La nature même des régimes royaux que la France soutient dans le Golfe
contredit les principes de démocratie que nous défendons. Or, c’est
justement la raison pour laquelle l’Iran, au moins aussi, voire plus,
fréquentable que l’Arabie saoudite, est mis à l’écart, pointe Pouria
Amirshahi. Si l’on veut apaiser les tensions dans la région, il faut
discuter avec tous les acteurs de premier plan, dont l’Iran fait
partie."
"Nous avons des relations avec des pays même quand nous ne sommes pas
d’accord avec eux, rétorque le diplomate français. Nous discutons
également des droits de l’homme avec l’Arabie saoudite, y compris son
soutien sans faille à l’armée égyptienne [impliquée dans la répression
des Frères musulmans], même si nos propos ne sont pas rendus publics."
C’est avec l’ambition de renforcer ses échanges avec le royaume saoud
que le président François Hollande s’est rendu à la veille du nouvel an à
Riyad, dont l’excédent budgétaire s’élève à 55 milliards d’euros. Mais,
à la surprise générale, le président français en est reparti
bredouille.
(17-01-2014 - Armin Arefi)
Lancé le 19 décembre 2011, "Si Proche Orient" est un blog d'information internationale. Sa mission est de couvrir l’actualité du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord avec un certain regard et de véhiculer partout dans le monde un point de vue pouvant amener au débat. "Si Proche Orient" porte sur l’actualité internationale de cette région un regard fait de diversité des opinions, de débats contradictoires et de confrontation des points de vue.Il propose un décryptage approfondi de l’actualité .
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire