La République islamique d’Iran est bien un État terroriste. C’est en
tout cas le message qu’a pris soin de véhiculer la semaine dernière
l’État d’Israël en affirmant avoir intercepté en mer Rouge un navire
transportant une cargaison iranienne d’armes sophistiquées à destination
de Gaza. D’après l’armée israélienne, le cargo Klos-C, battant pavillon
panaméen, a été intercepté mercredi dans les eaux internationales,
entre le Soudan et l’Érythrée. À l’intérieur, quarante roquettes de type
M-302, 181 obus de mortier de 122 mm, et environ 400 000 balles de
calibre 7,62.
Tsahal ajoute que les armes avaient pour destination Port-Soudan, d’où
elles devaient rejoindre la bande de Gaza via la péninsule égyptienne du
Sinaï. Le Klos-C serait parti d’Iran il y a une dizaine de jours avec à
bord dix-sept membres d’équipage turcs, azerbaïdjanais et géorgiens. À
en croire le ministre israélien de la Défense, Moshé Yaalon, les armes
étaient destinées au Djihad islamique, un mouvement concurrent du Hamas
dans la bande de Gaza et que l’État hébreu considère comme "le bras armé
de l’Iran".
Une révélation que n’a pas manqué de commenter Benyamin Netanyahou,
preuve selon lui du "vrai visage de l’Iran". "Il est vital pour nous
d’empêcher ce régime terroriste d’acquérir des armes de mort massive", a
souligné le Premier ministre israélien, malgré les démentis, certes
sans surprise, à Téhéran et à Gaza. "L’opération, qui s’est faite en
coopération avec les États-Unis, était préparée depuis plusieurs mois",
explique Ely Karmon, chercheur en problématique stratégique et en
contre-terrorisme au centre interdisciplinaire de Herzliya (Israël).
Présenté comme un événement, l’interception d’un tel navire par Israël
est pourtant loin d’être une nouveauté. Depuis le milieu des années
1980, l’Iran fait parvenir aux mouvements islamistes de Gaza (Hamas,
Djihad islamique) des armes par le biais du Soudan, du canal de Suez,
mais aussi du Liban, au nom de la résistance à "l’occupant sioniste".
Mais l’efficacité des services de renseignements israéliens couplée à la
fermeté des militaires égyptiens, qui ont inondé la majorité des
tunnels de contrebande menant à Gaza, ont sérieusement compliqué les
livraisons vers l’enclave palestinienne.
"La dernière interception est d’autant plus importante qu’elle
représentait une vraie menace stratégique pour Israël", pointe Ely
Karmon. "Les missiles M-302, de fabrication syrienne, sont en mesure
d’atteindre la plupart des grandes villes israéliennes, mettant en
danger quelque 5 millions d’Israéliens", poursuit l’expert. "En cas de
réussite de la livraison, le rapport de force entre Israël et le Hamas
s’en serait retrouvé modifié."
De quoi mettre en doute la politique d’ouverture initiée à Téhéran, juge
Benyamin Netanyahou. Depuis l’élection du président "modéré" Hassan
Rohani en juin 2013, l’Iran s’efforce de jouer l’apaisement avec la
communauté internationale pour mieux régler son différend sur le
nucléaire qui empoisonne ses relations avec l’Occident. Des signes de
bonne volonté qui se sont traduits, en novembre dernier, par la
signature d’un accord intermédiaire historique, en dépit des
avertissements de l’État hébreu sur la volonté cachée de l’Iran de se
doter de la bombe atomique. Ainsi, le "flagrant délit" de la mer Rouge
prouve, selon Benyamin Netanyahou, qu’"il ne faut pas laisser l’Iran se
doter de la capacité nucléaire".
Il n’empêche, l’énergie employée par le Premier ministre israélien pour
lier la question des roquettes au nucléaire iranien, mais surtout la
concomitance des révélations avec son déplacement aux États-Unis, n’a
pas manqué de soulever des interrogations, de Téhéran, qui a dénoncé une
"incroyable coïncidence", jusqu’à Tel-Aviv.
Tsahal a eu beau répéter que la décision d’arraisonner le navire a été
prise en fonction des "conditions opérationnelles", plusieurs analystes
israéliens y ont vu une tentative de Netanyahou de convaincre Washington
de sanctionner davantage Téhéran, ce que la Maison-Blanche se refuse à
faire depuis l’accord intermédiaire. "Si nous étions cyniques, nous
dirions que cela ne peut pas être une coïncidence, et que le jour et
l’heure de l’opération ont été méticuleusement choisis pour le moment où
le Premier ministre serait à Hollywood", a même ironisé une analyste du
quotidien israélien Yediot Aharonot.
"Ce ne sont pas les faits mêmes qui ont été critiqués par la presse
israélienne, mais leur surexploitation par Benyamin Netanyahou",
souligne Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l’Université
ouverte d’Israël. "L’arraisonnement du navire est une réussite, car il
repousse toute confrontation avec Gaza et conforte le discours de
Netanyahou selon lequel l’Iran déstabilise le Moyen-Orient. Ainsi plus
de nuances auraient été plus efficaces, notamment en direction de
l’étranger", ajoute le politologue.
Car Israël a beau taper du poing sur la table, la communauté
internationale semble déterminée à signer avec l’Iran un accord final
sur le nucléaire pour mettre fin à la plus grave crise diplomatique
qu’ait connue le monde durant ces dix dernières années. C’est d’ailleurs
dans cette optique que la chef de la diplomatie européenne, Catherine
Ashton, s’est rendue ce week-end à Téhéran, pour la première fois depuis
2008, en signe de bonne volonté. Et, là aussi, la concomitance des
révélations israéliennes avec le séjour iranien de la responsable
européenne pose question.
D’autant plus que Benyamin Netanyahou, sur un ton peu diplomatique, en a
profité pour interpeller directement Catherine Ashton sur le sujet :
"Je souhaiterais lui demander si elle a l’intention de poser des
questions à ses hôtes iraniens sur la fourniture d’armes à des groupes
terroristes et, si elle ne le fait pas, lui demander pourquoi ?", a
déclaré le Premier ministre israélien. "Comme leur nom l’indique, les
négociations nucléaires ne portent que sur le nucléaire", souligne
François Heisbourg, président de l’Institut international des études
stratégiques (IISS).
"Ainsi, les grandes puissances savent que ce n’est pas parce que l’Iran
négocie sur son programme nucléaire qu’il va mettre fin à ses livraisons
d’armes à destination de Gaza, qui est une constante de sa politique au
Moyen-Orient", ajoute le spécialiste.
Ainsi, l’importante médiatisation qui a entouré l’interception du navire
Klos-C pourrait en réalité viser des responsables beaucoup plus
influents : les membres du Congrès américain, seuls élus en mesure
d’infléchir la position de Barack Obama sur le nucléaire iranien.
(10-03-2014 - Armin Arefi)
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