Après avoir été à peine tolérés dans l’Algérie "quasi stalinienne"
des années 1970, les chefs d’entreprise ont proliféré à la faveur des
réformes mises en place en 1988. Du fait de lourdeurs administratives et
de nombreux freins politiques, certains ont lâché prise, mais d’autres
se sont accrochés. Pour une large frange de la population algérienne,
formatée par la doxa socialiste, ces entrepreneurs, qui aujourd’hui
brassent des milliards d’euros quand l’Europe s’enfonce dans la crise,
ne sont rien de moins que des miraculés... Selon le sociologue Nacer
Djabi, même peu nombreux, ces chefs d’entreprise ont la particularité
d’avoir un visage, contrairement aux généraux de l’ombre qui dirigent le
pays. "Ce sont des personnalités publiques mais surtout légitimes", ils
sont un modèle de réussite pour une génération désorientée,
précise-t-il. Leur influence est évidente. Les candidats Abdelaziz
Bouteflika et Ali Benflis - son principal concurrent - ne peuvent
prétendre à une campagne électorale d’envergure sans le soutien de
grands patrons. Parmi eux, Issad Rebrab et Ali Haddad, l’anti et le
pro-Bouteflika, sont la représentation d’un nouveau pouvoir au pays des
orangers. Portraits.
Issad Rebrab, le multimilliardaire sans Mercedes
Le ton a été donné lorsque Issad Rebrab, le patron de Cevital, le groupe
privé algérien le plus en vue du pays, a claqué il y a quelques années
la porte du Forum des chefs d’entreprise, refusant de s’inscrire dans
les "enjeux politiques". Face à un organe qui s’est toujours rangé
derrière la candidature de "l’homme du consensus", il montrait déjà de
l’indépendance. Une autonomie que le patron a payée cher, selon certains
observateurs.
Ton posé et débit mesuré, Issad Rebrab est un grand sage doublé d’un
redoutable homme d’affaires soucieux de sa communication. Cet enfant de
Kabylie, fils d’un militant FLN (Front de libération nationale), se
plaît à dire qu’il a toujours produit quand l’écrasante majorité des
Algériens "ne fait qu’importer". Dans une Algérie qui, un demi-siècle
après l’indépendance, s’appuie toujours sur une économie rentière, où
les hydrocarbures représentent 98 % des exportations et les importations
70 à 75 % des besoins des ménages et des entreprises, produire de la
richesse semble être de l’ordre de l’exploit. Issad Rebrab dénonce à ce
titre les blocages politiques dont il se dit régulièrement victime.
L’homme énumère des projets de cimenterie, de sidérurgie et de
pétrochimie qui seraient bloqués : "L’Algérie est le seul pays où, pour
créer des emplois, il faut attendre l’aval des autorités !"
s’insurge-t-il.
Le professeur et chercheur en management Taieb Hafsi confie que ces
obstacles seraient plus importants pour le patron de Cevital que pour
tout autre chef d’entreprise : "Issad a refusé de contribuer à la
dernière campagne présidentielle d’Abdelaziz Bouteflika sans recevoir de
factures en contrepartie", des documents officiels dont les directeurs
de campagne du chef de l’État n’auraient pas voulu entendre parler.
"Depuis, Issad est ostracisé", confie l’auteur de la biographie sur
Issad Rebrab.
Ostracisme ou tentative de freiner la fulgurante marche en avant d’un
homme pour l’empêcher de prendre le pouvoir ? L’ascension météorique
d’Issad Rebrab a de quoi inquiéter les puissants. Aujourd’hui, avec
Cevital, vaste complexe agro-industriel créé en 1998, Rebrab pèse
environ 3,5 milliards de dollars, emploie plus de 12 900 personnes et
prévoit, selon ses propres estimations, un chiffre d’affaires de plus de
5 milliards de dollars à l’horizon 2015. Il détient actuellement 65 %
du marché national du sucre et 80 à 85 % du marché de l’huile de table. À
l’international, Issad Rebrab n’hésite pas à se porter au secours
d’entreprises en détresse, comme en France, où il vient de racheter la
société Oxxo, spécialiste des fenêtres en PVC, en redressement
judiciaire ou tout récemment en se portant candidat à la reprise de
l’entreprise FagorBrandt. Fondateur d’un quotidien national (Liberté),
Issad Rebrab a aujourd’hui une visibilité dans le monde de la presse à
grand tirage. "On ne crée pas un quotidien d’information, on ne fait pas
publier sa biographie à grande échelle, si on n’a pas l’ambition de
peser un tant soit peu dans le paysage politique du pays", commente le
sociologue Nacer Djabi.
Ali Haddad, vers un empire médiatique
Si Issad Rebrab reste volontairement ambigu sur la personne pour qui il
votera, Ali Haddad, patron du groupe ETRHB (bâtiment et travaux
publics), affiche ostensiblement sa préférence. La chaîne de télévision
Wiam TV ("concorde" en arabe) qu’il vient de lancer avec une poignée
d’autres puissants vendredi dernier annonce la couleur : des moyens
colossaux pour défendre le candidat Bouteflika. Réputé proche de Saïd
Bouteflika (frère controversé du président), Ali Haddad, fils d’un
modeste épicier kabyle, représente le premier groupe privé de BTP
(bâtiment et travaux publics) d’Algérie. À 49 ans, il est à la tête de
plus de 10 000 salariés et réalisait 110 millions d’euros de chiffre
d’affaires en 2007.
Le sigle ETRHB est devenu presque un emblème en Algérie. Il s’affiche
sur les chantiers de grandes infrastructures, mais aussi sur les
maillots des joueurs de football de l’un des clubs les plus populaires
d’Algérie, l’USM Alger, propriété des Haddad. Lorsqu’on connaît
l’importance du football en Algérie et sa force de mobilisation, on
mesure l’influence d’Ali Haddad en direction d’une frange de la jeunesse
algérienne. D’autant qu’avec deux quotidiens d’information et deux
chaînes de télévision, Haddad est celui qui, aujourd’hui, est à la tête
la plus grande manne médiatique du pays.
Distance avec le gouvernement
À la veille de l’élection présidentielle du 17 avril, il semblerait
toutefois que certains chefs d’entreprise souhaitent prendre leurs
distances avec le gouvernement et ses généraux. Si une chaîne à la
gloire de Bouteflika vient de voir le jour, des hommes d’affaires tels
que le puissant Hichem Bouallouche ont également mis la main à la poche
pour donner de la visibilité au principal concurrent de Bouteflika. Avec
les chaînes Espoir TV ou Al Atlas TV, dont les lignes éditoriales lui
sont acquises, Ali Benflis peut se prévaloir désormais d’avoir une
visibilité face au raïs. Une visibilité qui ne plaît toutefois pas aux
autorités. Mardi après-midi, le siège d’Al Atlas TV a été perquisitionné
par la gendarmerie nationale. Caméras et appareils photo ont été
saisis.
Orchestrée par les capitaines d’industrie, la guerre médiatique est
lancée. Le 13 mars, les patrons qui font partie de l’association du
Forum des chefs d’entreprise sont appelés à se positionner à bulletin
secret sur la candidature de Bouteflika. L’organisation pourrait-elle
rompre le soutien inexorable qu’elle a apporté jusqu’à présent au
candidat du système ?
(12-03-2014 - Par Fatiha Temmouri )
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