Le minibus blanc est reparti de l'hôpital de Kirkouk, un cercueil
désespérément vide sanglé sur le toit. Les proches de Sadek Sabr, un
Irakien vraisemblablement tué par les jihadistes de l'Etat islamique, ne
l'enterreront pas. Son corps est resté introuvable.
Chauffeur routier d'une quarantaine d'années, Sadek est tombé aux mains
du groupe extrémiste sunnite de l'Etat islamique (EI) en juin près de
l'entrée de la ville de Souleimane Bek, à 175 km au nord de Bagdad.
Depuis aucun signe de vie et ses proches sont persuadés qu'il a été tué par les jihadistes.
Après l'annonce cette semaine de la découverte de dizaines de corps dans
des fosses communes à Souleimane Bek reprise le 1er septembre à l'EI,
ils s'y sont rendus pour tenter de retrouver son cadavre.
Sadek a été capturé le 11 juin, au lendemain de la prise par les
jihadistes de Mossoul (nord), deuxième ville d'Irak, à la faveur d'une
offensive fulgurante qui leur a permis de s'emparer de vastes pans du
territoire.
Il faisait route vers Bagdad, suivi par son ami et patron, Mohamed Hatem
quand leur convoi a entendu des tirs. "On a fait demi-tour et passé la
nuit dans un restaurant. Puis à 05H30 du matin on est reparti. C'est là
qu'ils l'ont pris", raconte M. Hatem.
Immédiatement après, Mohamed Hatem lui a téléphoné. Une voix inconnue a
décroché. "C'est l'Etat islamique. Ton ami est chiite, nous allons le
tuer". Après 05H45, "son téléphone était éteint".
Quand Mohamed Hatem a appris que Souleimane Bek avait été reprise par
des combattants kurdes et chiites, il est parti, comme d'autres proches
de chauffeurs routiers disparus et présumés morts aux mains des
jihadistes, tenter de retrouver le corps de son ami.
Sur la route principale de la ville, le vent charrie une odeur de mort
âcre, épaisse. La terre devient rouge dès que l'on y verse de l'eau,
dégorgeant le sang des victimes.
C'est là que la plupart des dizaines de personnes dont les corps ont été
retrouvés, ont été tuées, affirme un responsable des forces kurdes.
Arrivés à Souleimane Bek, Mohamed Hatem a creusé la terre à la recherche
du corps. Sa pelle a heurté des bouts d'os, de tissus, mais pas de
trace de Sadek.
Pas plus à l'hôpital de la ville.
La plupart des corps, décomposés sous la chaleur brûlante, ont été
transportés à l'hôpital de Kirkouk, environ 80 km plus au nord.
La nuit tombe lorsque le minibus chargé du cercueil y parvient. Depuis
que les combattants kurdes (peshmergas) ont pris le contrôle de Kirkouk,
profitant de la déroute de l'armée face à l'EI, la route est truffée de
check-points, et ils ne laissent entrer qu'au compte-gouttes les arabes
irakiens.
Des corps retrouvés à Souleimane Bek sont bien à l'hôpital, mais
impossible de les voir. L'odeur n'est pas supportable, il faudra les
laisser au moins une nuit de plus au froid pour pouvoir s'en approcher.
Samedi matin, le docteur Shakour accueille Mohamed Hatem et Ahmed Sadek,
l'aîné des sept enfants de Sadek, dont le plus jeune n'est âgé que de
45 jours.
Au total, l'hôpital de Kirkouk a reçu 18 corps, explique le docteur, qui dirige la morgue.
"Certains ont été tués par balles, il y avait des trous dans leurs
vêtements", mais l'état des cadavres ne permet pas toujours de
déterminer les causes de la mort, dit-il.
Sur un écran installé à l'entrée de la morgue défilent les photos des
corps en lambeaux. Un bout de chemise, un maillot de foot, des os
recouverts de boue ou un téléphone portable. Faibles indices pour tenter
de retrouver un proche.
Le visage tendu, Mohamed et Ahmed fixent les images les unes après les
autres de longues minutes. "Nous n'avons aucune preuve que mon père est
parmi ces personnes", lâche son fils aîné sur le parking de l'hôpital,
avant de rejoindre ses proches.
Fixé sur le toit du minibus, le cercueil est toujours vide. Sur la route
de Bagdad, Souleimane Bek recèle peut-être encore le corps de Sadek.
Ils pensent s'y arrêter, prendre une pelle, et creuser de nouveau.
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