Le président irakien Fouad Massoum a chargé lundi Haïdar al-Abadi de
former le nouveau gouvernement d’union nationale, lors d’une brève
cérémonie retransmise en direct à la télévision. "Le pays est entre vos
mains", a déclaré Fouad Massoum à Haïdar al-Abadi, peu après que ce
dernier a été choisi par l’Alliance nationale, le bloc parlementaire
chiite, comme son candidat au poste de Premier ministre à la place du
sortant Nouri al-Maliki. Un sérieux revers pour Nouri al-Maliki.
Les États-Unis ont immédiatement félicité Haïdar al-Abadi. "Nous
félicitons Haïdar al-Abadi pour sa nomination et l’exhortons à former un
gouvernement et un programme d’envergure nationale aussi vite que
possible", a écrit Brett McGurk, le diplomate du département d’État
chargé de l’Irak et de l’Iran, sur son compte Twitter. Le très contesté
Premier ministre chiite irakien Nouri al-Maliki s’accrochait au pouvoir
depuis dimanche en accusant ouvertement le président Fouad Massoum de
violer la Constitution, notamment en ne confiant pas à un Premier
ministre la formation d’un nouveau gouvernement, et il a annoncé son
intention de porter plainte contre lui.
Ce dernier s’était déjà mis à dos les Américains, qui l’avaient prié
dimanche de ne pas ajouter une crise politique aux urgences militaire et
humanitaire. "Nous soutenons fermement le président Massoum (qui) a la
responsabilité de garantir la Constitution de l’Irak", a déclaré John
Kerry lors d’un déplacement à Sydney, "nous espérons que Nouri al-Maliki
ne causera pas de problèmes". D’autant que Washington vient, pour la
première fois depuis le retrait de ses troupes du pays fin 2011, de
s’impliquer directement en Irak en menant des frappes aériennes contre
des positions djihadistes dans le Nord.
Alliances mouvantes, allégeances fragiles : depuis ce scrutin, le
Parlement est devenu le lieu de toutes les tractations pour rester ou
arriver au pouvoir. Dans cette bataille, Nouri al-Maliki a perdu de
précieux alliés, américains ou membres de son propre parti, mais il n’a
jamais abandonné, martelant que sa coalition était arrivée en tête, bien
que sans majorité claire.
Face à cette situation explosive, la capitale était quadrillée lundi
par un nombre inhabituel de forces de sécurité, des mesures ressemblant à
celles prises en cas d’état d’urgence, selon un haut responsable de la
police. Plusieurs grandes artères étaient bouclées, des ponts fermés, et
la "zone verte", où sont basées les institutions clés du pays, encore
plus protégée que d’habitude. Par ailleurs, une réunion extraordinaire
des ambassadeurs des pays de l’UE a été convoquée à Bruxelles pour
examiner les moyens de contrecarrer l’avancée des djihadistes de l’État
islamique (EI) en Irak.
Dans sa courte allocution dimanche soir, le Premier ministre avait
affirmé que le pays faisait face à une "situation dangereuse", et que
les "fils de l’Irak" devaient se tenir prêts. Ces propos résonnent
particulièrement alors que l’armée échoue depuis plus de deux mois à
défaire les djihadistes qui se sont emparés de pans entiers du
territoire sans rencontrer de grande résistance. Dans le Nord, les
forces kurdes ont longtemps représenté le seul rempart contre les
djihadistes. Réputés pour leur efficacité et leur organisation, les
peshmergas ont même profité de la déroute de l’armée pour s’emparer de
nouveaux territoires, déclenchant la fureur de Nouri al-Maliki.
Mais sous pression financière et plombées par le poids que représente
la sécurisation d’un territoire agrandi de 40 %, elles-mêmes ont dû
fuir face à l’État islamique (EI). Les djihadistes en ont profité pour
s’approcher à une quarantaine de kilomètres d’Erbil, la capitale de la
région autonome du Kurdistan irakien, et s’emparer du barrage de
Mossoul, le plus grand du pays. Les difficultés des peshmergas ont
largement pesé dans la décision de Washington de mener des frappes
aériennes contre les djihadistes. Depuis jeudi, les forces américaines
ont mené "avec succès de multiples frappes aériennes, tant avec des
avions qu’avec des drones, pour défendre les forces kurdes près
d’Erbil", selon des responsables.
Cela a permis aux peshmergas de reprendre l’avantage dans certaines
villes. Dimanche, ils "ont libéré Makhmour et Gwer. (...) Le soutien
aérien américain a aidé", a affirmé un porte-parole des forces kurdes,
Halgord Hekmat. Ils ont cependant perdu la ville de Jalawla à 130
kilomètres au nord-est de Bagdad après deux jours de combats féroces. La
situation humanitaire reste, elle, catastrophique : des centaines de
milliers de personnes ont été jetées sur les routes par l’avancée
djihadiste. Parmi ces réfugiés, de nombreux chrétiens chassés de
Mossoul, deuxième ville du pays tombée début juin aux mains des
djihadistes et de la localité chrétienne de Qaraqosh, prise par l’EI la
semaine dernière.
La minorité kurdophone et non musulmane des yézidis est également
menacée depuis la prise de Sinjar, l’un de ses bastions. Réfugiés dans
les arides montagnes environnantes, des milliers de yézidis tentent de
survivre entre la famine et les djihadistes, sous des chaleurs pouvant
dépasser les 50 degrés. La Ligue arabe a accusé lundi les djihadistes de
commettre des "crimes contre l’humanité" en persécutant les yézidis.
Face à cette situation, les États-Unis ont largué depuis jeudi soir
"plus de 74 000 repas et plus de 56 780 litres d’eau potable" aux
populations en détresse, selon le Pentagone. Le Royaume-Uni a également
commencé à larguer de l’aide, et la France en a livré. Mais l’unité
politique est un prérequis pour "mener la bataille contre le
terrorisme", a estimé le ministre français des Affaires étrangères en
visite en Irak dimanche.
La communauté internationale implore depuis des semaines les
politiciens irakiens de former un gouvernement d’unité nationale. Si
Nouri al-Maliki remporte son combat et est nommé pour un troisième
mandat, il aura 30 jours pour former un cabinet.
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