lundi 11 août 2014

Irak : le Premier ministre Nouri al-Maliki évincé

Le président irakien Fouad Massoum a chargé lundi Haïdar al-Abadi de former le nouveau gouvernement d’union nationale, lors d’une brève cérémonie retransmise en direct à la télévision. "Le pays est entre vos mains", a déclaré Fouad Massoum à Haïdar al-Abadi, peu après que ce dernier a été choisi par l’Alliance nationale, le bloc parlementaire chiite, comme son candidat au poste de Premier ministre à la place du sortant Nouri al-Maliki. Un sérieux revers pour Nouri al-Maliki.
Les États-Unis ont immédiatement félicité Haïdar al-Abadi. "Nous félicitons Haïdar al-Abadi pour sa nomination et l’exhortons à former un gouvernement et un programme d’envergure nationale aussi vite que possible", a écrit Brett McGurk, le diplomate du département d’État chargé de l’Irak et de l’Iran, sur son compte Twitter. Le très contesté Premier ministre chiite irakien Nouri al-Maliki s’accrochait au pouvoir depuis dimanche en accusant ouvertement le président Fouad Massoum de violer la Constitution, notamment en ne confiant pas à un Premier ministre la formation d’un nouveau gouvernement, et il a annoncé son intention de porter plainte contre lui.
Ce dernier s’était déjà mis à dos les Américains, qui l’avaient prié dimanche de ne pas ajouter une crise politique aux urgences militaire et humanitaire. "Nous soutenons fermement le président Massoum (qui) a la responsabilité de garantir la Constitution de l’Irak", a déclaré John Kerry lors d’un déplacement à Sydney, "nous espérons que Nouri al-Maliki ne causera pas de problèmes". D’autant que Washington vient, pour la première fois depuis le retrait de ses troupes du pays fin 2011, de s’impliquer directement en Irak en menant des frappes aériennes contre des positions djihadistes dans le Nord.
Alliances mouvantes, allégeances fragiles : depuis ce scrutin, le Parlement est devenu le lieu de toutes les tractations pour rester ou arriver au pouvoir. Dans cette bataille, Nouri al-Maliki a perdu de précieux alliés, américains ou membres de son propre parti, mais il n’a jamais abandonné, martelant que sa coalition était arrivée en tête, bien que sans majorité claire.
Face à cette situation explosive, la capitale était quadrillée lundi par un nombre inhabituel de forces de sécurité, des mesures ressemblant à celles prises en cas d’état d’urgence, selon un haut responsable de la police. Plusieurs grandes artères étaient bouclées, des ponts fermés, et la "zone verte", où sont basées les institutions clés du pays, encore plus protégée que d’habitude. Par ailleurs, une réunion extraordinaire des ambassadeurs des pays de l’UE a été convoquée à Bruxelles pour examiner les moyens de contrecarrer l’avancée des djihadistes de l’État islamique (EI) en Irak.
Dans sa courte allocution dimanche soir, le Premier ministre avait affirmé que le pays faisait face à une "situation dangereuse", et que les "fils de l’Irak" devaient se tenir prêts. Ces propos résonnent particulièrement alors que l’armée échoue depuis plus de deux mois à défaire les djihadistes qui se sont emparés de pans entiers du territoire sans rencontrer de grande résistance. Dans le Nord, les forces kurdes ont longtemps représenté le seul rempart contre les djihadistes. Réputés pour leur efficacité et leur organisation, les peshmergas ont même profité de la déroute de l’armée pour s’emparer de nouveaux territoires, déclenchant la fureur de Nouri al-Maliki.
Mais sous pression financière et plombées par le poids que représente la sécurisation d’un territoire agrandi de 40 %, elles-mêmes ont dû fuir face à l’État islamique (EI). Les djihadistes en ont profité pour s’approcher à une quarantaine de kilomètres d’Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan irakien, et s’emparer du barrage de Mossoul, le plus grand du pays. Les difficultés des peshmergas ont largement pesé dans la décision de Washington de mener des frappes aériennes contre les djihadistes. Depuis jeudi, les forces américaines ont mené "avec succès de multiples frappes aériennes, tant avec des avions qu’avec des drones, pour défendre les forces kurdes près d’Erbil", selon des responsables.
Cela a permis aux peshmergas de reprendre l’avantage dans certaines villes. Dimanche, ils "ont libéré Makhmour et Gwer. (...) Le soutien aérien américain a aidé", a affirmé un porte-parole des forces kurdes, Halgord Hekmat. Ils ont cependant perdu la ville de Jalawla à 130 kilomètres au nord-est de Bagdad après deux jours de combats féroces. La situation humanitaire reste, elle, catastrophique : des centaines de milliers de personnes ont été jetées sur les routes par l’avancée djihadiste. Parmi ces réfugiés, de nombreux chrétiens chassés de Mossoul, deuxième ville du pays tombée début juin aux mains des djihadistes et de la localité chrétienne de Qaraqosh, prise par l’EI la semaine dernière.
La minorité kurdophone et non musulmane des yézidis est également menacée depuis la prise de Sinjar, l’un de ses bastions. Réfugiés dans les arides montagnes environnantes, des milliers de yézidis tentent de survivre entre la famine et les djihadistes, sous des chaleurs pouvant dépasser les 50 degrés. La Ligue arabe a accusé lundi les djihadistes de commettre des "crimes contre l’humanité" en persécutant les yézidis.
Face à cette situation, les États-Unis ont largué depuis jeudi soir "plus de 74 000 repas et plus de 56 780 litres d’eau potable" aux populations en détresse, selon le Pentagone. Le Royaume-Uni a également commencé à larguer de l’aide, et la France en a livré. Mais l’unité politique est un prérequis pour "mener la bataille contre le terrorisme", a estimé le ministre français des Affaires étrangères en visite en Irak dimanche.
La communauté internationale implore depuis des semaines les politiciens irakiens de former un gouvernement d’unité nationale. Si Nouri al-Maliki remporte son combat et est nommé pour un troisième mandat, il aura 30 jours pour former un cabinet.

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